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Si alzheimer

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Si alzheimer

La salle est dans le noir, tout le monde tend l’oreille essayant de déchiffrer les mots à peine audibles, à peine compréhensibles d’une mystérieuse voix. Soudain, une tête de squelette suspendue apparaît au milieu de la scène.

par Nadia Arfaoui

C’est dans cette atmosphère effrayante que Meriam Bousselmi choisit de nous plonger avant de lever le rideau sur sa pièce, Mémoire en retraite.
D’où vient cette voix ? Serait-ce la voix de la conscience ou de la démence ?

Probablement, celle de « Si Zheimer ».

C’est le nom que le père donne à cette maladie qui ne cesse de grignoter sa mémoire de jour en jour, l’Alzheimer.

Deux générations, deux visions différentes du monde et surtout deux manières d’entendre les mots.
Pour le père, un avocat encore en exercice, ces derniers ne sont autres qu’un excellent moyen pour gagner de l’argent contrairement à son fils pour qui les mots dépassent toute valeur matérielle. « Un mot qui n’est pas comme les autres mots ! », s’écrie-il en parlant de la poésie. La valeur des mots est inestimable puisque ces derniers touchent nos affects et participent de nos rêves.

La relation entre le père et le fils, magnifiquement interprétés par Sleh Msadek et Kabil Essayari, va se compliquer encore plus avec l’évolution de la maladie. La mémoire flanche, les oublis se répètent et deviennent le quotidien du père.
Même s’il refuse la maladie, le mal est bien là. Au début, il perd quelques dossiers et peut être quelques clients puis, il tombe dans la confusion totale, perdant ainsi toue notion d’espace et de temps. Il ne reconnaît plus ses collègues, ses voisins et, pire encore, son fils. Complètement désorienté il perd son travail, sa vie sociale et s’enferme dans cette relation de dépendance qu’il va entretenir avec son fils, jusqu’à ce que ce dernier devienne son seul repère.

La vie du fils est également changée, il laisse ses rêves de côté pour s’occuper de son père. « Tu as changé papa. Tu as beaucoup changé. Moi aussi, le poète raté que tu n’as jamais encouragé. Ta mémoire s’est déchargée pour saturer la mienne ». Il devient son agenda, sa boite de souvenirs et son infirmier à la fois, devant l’assister dans tout ce qu’il fait notamment, manger, se laver ou s’habiller.

De jour en jour, l’épuisement du fils devient de plus en plus insupportable. Il ne pense plus, n’écrit plus et ne dort plus pour veiller sur son père qui ne fait même plus la différence entre le jour et la nuit. Enfermés dans la prison de la maladie, le père et le fils sont partagés entre l’amour, la haine et la culpabilité.

Le spectateur est complètement désorienté particulièrement face aux scènes du meurtre du père qui se répètent à plusieurs reprises vers la fin de la pièce. Il ne sait plus s’il s’agit du délire du père ou du rêve (éveillé) du fils. Mais, le plus inquiétant est que nous spectateurs, commençons à espérer cette mort -qui tarde à arriver- pour que leurs souffrances s’arrêtent. A la fin de la pièce, nous quittons la salle avec cette incroyable envie d’oublier ce que nous avons vu, vécu, tout en espérant que notre mémoire ne prendra pas sa retraite de sitôt