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Axel Kahn : Ethiquement correct

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Axel Kahn : Ethiquement correct
par Samantha Ben-Rehouma

La morale distingue ce qui est bien de ce qui est mal. L’éthique de son côté est surtout une réflexion sur ce qu’il convient de faire

En quoi la science, si elle débouche sur une pratique, permettrait-elle de dire qu’elle est moralement légitime, si on l’applique à l’homme ?

La réponse vient d’Axel Kahn, venu en Tunisie sur l’invitation du Conseil consultatif national de recherche scientifique et de technologie.
Au cours de sa conférence à la Cité des sciences de Tunis, autour du thème « Progrès médicaux et éthique », scientifique engagé, généticien, président de l’Université Paris Descartes et membre du Comité consultatif national d’éthique français, a exposé ses positions quant à l’éthique, la morale et l’humanité.

êthos (grec) et moralis (latin) ont le même sens.
L’éthique est synonyme d’un dilemme à résoudre. Par exemple, est-il éthique de prendre un embryon humain, de le détruire ? Quelle place conférer à l’être humain parmi les autres êtres vivants ? L’homme rêve de dominer la nature, à commencer par la sienne.
L’homme est « poussière d’étoiles » ; il est matière. La matière, qui s’est transformée en vie, a acquis la conscience.
C’est l’apparition de l’homme. L’homme se prétend libre du fait des caractéristiques neurobiologiques et cognitives qu’il a acquises. La conscience de l’homme et ses capacités cognitives l’ont poussé à s’interroger sur son origine matérielle (l’origine en tant qu’avatar de l’évolution) et sur sa responsabilité. Nous nous trouvons donc face à un homme qui s’interroge et, est capable d’engranger de nombreuses connaissances. Mais ces connaissances ne lui indiquent en rien (parce qu’il est libre) dans quel sens utiliser le pouvoir de ce savoir. La question de la responsabilité se situe au coeur de la réalité anthropologique de notre espèce : tracer le chemin « de la matière à la vie et à la conscience ».
Une conscience qui revient sur ses origines et met en lumière le problème de l’humain, c’est-à-dire la responsabilité d’un être libre à utiliser ses pouvoirs au profit ou au détriment du monde et de l’homme.
L’homme seul n’existe pas, car il ne serait alors pas pleinement humain. Etre social, d’une incroyable sensibilité, à l’empreinte mentale laissée par ses contacts avec autrui, ce n’est qu’intégré à une société humaine engendrant sa culture propre qu’il peut profiter des potentialités cognitives que lui confèrent ses gènes.
L’exemple de l’enfant sauvage, esseulé depuis son plus jeune âge dans un environnement animal, témoigne de cette évidence : sans les autres, l’individu ne peut pas être lui et devenir le sujet de sa propre vie. Sans l’autre, sans son influence édificatrice de mon esprit, je ne suis presque rien et n’ai sans doute pas accès à la conscience de moi. Sans moi, l’autre est tel que je serais sans lui.

L’humanisation passe par cette auto-construction de soi qui exige le contact avec l’autre, la reconnaissance de sa singularité. Puisque je n’ai pu me construire et me connaître que grâce à lui, j’en déduis qu’il en est de même dans son cas, que je lui suis nécessaire autant qu’il l’est pour moi. Toutefois, comment puis-je déterminer ce qu’il convient de faire tout en restant « raisonnable et humain ? »

Autant dire que l’homme, ce roseau pensant, n’a pas fini de se poser des questions.
En effet, face à ce cruel choix qu’est l’euthanasie, comment agir et réagir : la crainte de mal mourir doit-elle l’emporter sur la peur de la mort elle-même ?
Peut-on véritablement croire que la thérapie génique permettra, demain, de guérir des affections génétiques aujourd’hui incurables – mucoviscidose, myopathie de Duchesne et autres maladies orphelines? N’est-ce pas un leurre qui masque des recherches finalement trop coûteuses ?

En résumé, si son exposé fut long (3 heures) et studieux, force est de reconnaître qu’il tint en haleine un public tout ouïe ! Un récit scientifique, éthique, philosophique, historique, avec plusieurs références religieuses où Axel Kahn s’interroge et nous incite à réfléchir aux aspects éthiques liés aux grandes avancées scientifiques, en particulier génétiques. Et la salle comble prouve à quel point les questions avancées par Axel Kahn reflètent non seulement les monomanies et les appréhensions des scientifiques, mais aussi du commun des mortels. Racisme, eugénisme, utilisation d’embryons, suicide assisté…

Axel Kahn propose une approche à la fois scientifique et philosophique de la nature de l’homme et de la valeur de ses actes. Nul ne reste insensible aux questions d’éthique. A ce propos, d’ailleurs, il est question, en 2012 de tenir une réunion internationale de bioéthique en Tunisie, « si toutefois les divers pays impliqués arrivent à accorder leurs violons », a précisé l’humaniste.