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BPCO : La meurtrière silencieuse

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BPCO : La meurtrière silencieuse

Une maladie inflammatoire chronique des bronches caractérisée par une obstruction bronchique, c’est stricto sensu ce qu’est cette maladie, connue surtout par son acronyme BPCO qui signifie broncho-pneumopathie chronique obstructive. À l’heure actuelle, elle reste peu connue et ne se laisse pas facilement diagnostiquer. Nous nous sommes adressés au Dr Hichem Aouina, professeur universitaire exerçant au service de pneumologie à l’hôpital Charles Nicolle pour essayer d’en déceler les mystères.

par Nidhal Adhadhi

La BPCO a suivi l’évolution de l’humanité et son avènement est associé notamment au développement industriel et à l’apparition des toxiques environnementaux. Elle est en plein boom depuis la deuxième moitié du XXème siècle et constitue actuellement un fléau mortel.

La BPCO, Broncho-pneumopathie chronique obstructive… All about

En vulgarisant davantage, nous pourrions dire que les bronches qui devraient avoir un calibre normal pour laisser passer l’air et permettre les échanges gazeux se trouvent dans un état d’obstruction malheureusement irréversible une fois la maladie installée.
Actuellement, elle tue 3 millions de personnes et d’ici 2020 elle sera la 3ème cause de mortalité dans le monde. Toutefois, la BPCO reste toujours une maladie sous diagnostiquée. « Or le fait de tousser, de cracher ou d’avoir une gêne respiratoire signifie que la bronchite chronique est déjà installée », explique le Dr Aouina. La dyspnée constatée à l’issue d’un effort est un symptôme fort de la maladie. Or, vu le confort de la vie moderne, on a souvent du mal à s’en rendre compte. C’est pourquoi les sujets porteurs de la maladie ont tendance à banaliser ces premiers symptômes.
Le tabac demeure la première cause de la maladie. La preuve que fumer est particulièrement nocif n’est plus à faire. Outre les 4000 substances toxiques présentes dans une cigarette, il en existe encore d’autres qui souvent dépassent les poumons pour atteindre d’autres organes comme le cœur. Ce qui fait de la BPCO une véritable maladie générale, avec plusieurs « comorbidités» ou pathologies associées tel que l’infarctus ou le cancer de poumon. La BPCO ne touche pas pour autant uniquement les fumeurs. Rien ne l’empêche d’apparaître chez les non-fumeurs. La raison tient à plusieurs autres facteurs tels que le tabagisme passif ou la pollution de l’air en milieu domestique ou professionnel. Cette pollution est surtout rencontrée en milieu urbain, mais le milieu rural n’est pas à l’abri. L’exposition pendant des années de la femme rurale tunisienne à une pollution domestique liée au feu de bois, la « tabouna » ou bien au feu de la fabrication artisanale du charbon « mardouma », en est l’exemple typique.

BPCO en Tunisie… Où en est-on ?

En Tunisie, il n’y a pas de quoi être optimiste vis-à-vis de la situation. C’est même de plus en plus dramatique. Tout d’abord, le nombre des fumeurs ne cesse d’augmenter surtout chez les hommes pour atteindre la moitié de la population masculine. On assiste en outre à une augmentation du nombre d’hospitalisation pour exacerbation de la BPCO, un stade où la maladie s’aggrave brutalement, et s’associe à une mortalité élevée atteignant les 20%. Le troisième constat c’est qu’actuellement en Tunisie on compte des milliers d’insuffisants respiratoires chroniques sévères qui ne peuvent plus vivre sans leur oxygène artificiel. « C’est à partir de ces constats qu’on arrive à dresser un état des lieux en Tunisie. En effet, les études épidémiologiques qui ont été faites auparavant, et dont les résultats ne reflétaient point la réalité du terrain, ne sont plus fiables aujourd’hui», affirme notre spécialiste en estimant que le taux de fréquence de la BPCO se situe entre 5 et 10 %. En Tunisie, cette maladie souffre d’un déficit de notoriété même chez les médecins de première ligne. Les malades qui présentent les premiers symptômes ont souvent tendance à la confondre avec l’asthme. Celle-ci est encore considérée comme une maladie taboue et non acceptée. C’est pour cette raison que les tunisiens s’abstiennent d’aller se faire dépister de peur d’être atteints d’asthme alors qu’il s’agit en fait de la BPCO. Le malade porteur de la BPCO vit mal son handicap respiratoire au stade avancé de sa maladie avec la hantise d’être marginalisé, délaissé voire considéré comme un fardeau. Ce dernier reste souvent déprimé, accroché à son appareil à oxygène sans bouger alors qu’il est indispensable au contraire de garder une activité physique minimale même si l’on est à un stade sévère de la maladie.

Révolutionner l’approche thérapeutique de la Broncho-pneumopathie chronique obstructive

Le traitement de la BPCO a été pendant long temps symptomatique, c’est-à-dire que la tendance était de donner des « broncho-dilatateurs » qui visent essentiellement les poumons.
Aujourd’hui, les modalités de traitement ont bien progressé visant à tirer plus de profit des bronchodilatateurs et des anti-inflammatoires par voie inhalée. Parfois les techniques d’exclusion des zones détruites et la chirurgie de transplantation peuvent être indiquées pour les cas les plus sévères.
Cependant, selon le Dr Aouina, les traitements et les techniques thérapeutiques restent toujours peu rentables par rapport à la prévention. La sensibilisation contre ce désastre doit toucher plusieurs intervenants en commençant par les malades, et ce, en mettant en valeur les bienfaits de l’arrêt du tabac, de leur faire connaître la maladie et son ampleur et surtout les inviter à se faire dépister.
Les médecins représentent la deuxième cible que l’on doit viser. En effet, ces derniers peuvent jouer un rôle primordial en matière de dépistage. Or, malgré l’existence de la formation médicale continue, des revues médicales spécialisées, les praticiens ne semblent pas être toujours au courant des dernières avancées sur la maladie présentées chaque année par le GOLD (The Global Initiative for Chronic Obstructive Lung Disease).
Les dernières recommandations qui datent de décembre 2011, ont insisté sur le fait que la BPCO ne doit plus être traitée comme une maladie respiratoire mais plutôt comme une maladie générale.
Motifs ? Les malades atteints par la BPCO souffrent souvent d’autres maux : maladies cardio-vasculaires, cancers, problèmes osseux, dénutrition et fragilité psychologique. C’est pourquoi le traitement doit être multidisciplinaire et au mieux devra être mené dans des centres spécialisés appelés « centres de réhabilitation respiratoire » où ces malades sont totalement pris en charge par des psychologues, des nutritionnistes, des psychiatres…
Cette prise en charge multidisciplinaire a pour fin, outre le traitement, la réintégration des malades dans la société afin qu’ils reprennent une vie « ordinaire ». Mais faute de sensibilisation de la part des autorités, ce concept reste malheureusement absent en Tunisie. Faire face à cette maladie veut dire tout d’abord bien communiquer avec les autorités dont la responsabilité est d’encourager les campagnes de sensibilisation, améliorer la prise en charge des médicaments et de l’oxygène, aménager des infrastructures médicales adéquates et surtout de renforcer ma lutte contre le tabagisme.

Il y a 20 ans, parler de la Broncho-pneumopathie chronique obstructive signifiait le fait qu’il s’agit d’une maladie incurable. Mais, en dépit des avancées thérapeutiques, la Tunisie sera de plus en plus concernée par ce fléau notamment par le très grand nombre de fumeurs. La BPCO reste cependant une maladie que l’on peut prévenir et traiter mais cela dépend d’une vraie mobilisation des différents intervenants, à savoir l’Etat, le corps médical et le malade lui-même.