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Cinq barrages de pillards pour sauver Amir Akrout

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Cinq barrages de pillards pour sauver Amir Akrout

Mohamed Sadok Boudeya, docteur en médecine spécialiste en chirurgie thoracique

Un médecin en temps de guerre, de troubles, de chaos, de couvre –feu se doit de rester neutre, il doit s’abstenir de toute ingérence dans les opérations militaires et de toute discrimination de caractère religieux, national, racial, politique ou social. Il doit être encore plus vigilant quant à l’application des règles régissant la déontologie médicale : agir quand une victime réclame des soins et dans son seul intérêt, respecter sa volonté, garder le secret confié. Dr Mohamed Sadok Boudeya, docteur en médecine, spécialiste en chirurgie thoracique, le sait tant et si bien qu’il n’a pas hésité, la nuit du 15 janvier en plein couvre-feu, à risquer sa vie pour aller en sauver une…
Récit d’une nuit bien particulière.

par Samantha Ben-Rehouma

Tout a commencé la nuit du 15 janvier. Toute la semaine précédente, le Dr Boudeya avait été de garde. Une garde à domicile : le médecin se déplace uniquement s’il y a un problème. Vers 21h, son portable sonne. C’est l’hôpital, il y a un blessé par balle aux urgences Abderahman Mami de l’Ariana. Il s’agit d’un jeune de 27 ans. Il faut faire vite car d’après le tableau clinique que lui décrit l’interne, le blessé saigne abondamment…Oui mais, c’est le couvre-feu et le Dr Boudeya habite au Bardo ! Tant pis, ni d’une ni de deux, il saute dans sa voiture, direction l’hôpital. Au premier barrage de l’armée, il s’arrête pour appliquer les consignes de sécurité : contrôle du véhicule, ouverture du coffre, etc. Puis c’est un deuxième barrage qui l’attend, celui de la garde nationale. Là, il répète les mêmes gestes. Sur quoi, on l’autorise à poursuivre sa route tout en lui rappelant les consignes: rouler lentement, mettre ses feux de détresse et s’arrêter aux barrages. Arrivé à la route X, le Dr Boudeya aperçoit un autre barrage. Ce dernier est différent. Ce sont des gens en civil qui ne portent ni tee-shirt blanc ni brassard blanc. Mais appliquant les consignes, il met sa voiture à l’arrêt tout en se disant qu’il s’agit peut-être d’un comité de quartier, même si, vous l’avouerez, un quartier sur la route X c’est une chose que l’on n’est pas prêt de voir de sitôt! C’est donc un médecin en blouse blanche conduisant une voiture d’un certain standing, macaron sur le pare-brise qui s’arrête pour montrer patte blanche à un comité qui, lui, ne l’était pas. Il baisse de moitié sa vitre et explique qu’il a été appelé en urgence pour soigner un blessé par balle. Mais de toute évidence son discours ne convainc pas, et pour cause, il s’agit là d’un barrage de pilleurs, qui profitent du couvre-feu pour voler! Après quelques secondes de conversation, un sentiment d’insécurité commence à envahir notre valeureux médecin même si ce dernier a l’habitude de côtoyer ce genre d’énergumènes (ivrognes, psychopathes, etc.) aux urgences. Des gens commencent à entourer sa voiture.

Dr Boudeya rejoint son blessé.

Ce dernier n’est autre que le célèbre footballeur Amir Akrout. Il a pris une balle au thorax gauche.

Sentant le danger, il démarre en trombe pour échapper à ce guet-apens, et reçoit alors des jets de pierre et des coups de bâtons. Heureusement, il arrive à s’en sortir. Pourtant, il a le sentiment d’être pris dans un piège : il lui est impossible de faire machine arrière. Il essaie alors de se raisonner en se disant qu’il est sorti pour sauver une vie alors advienne que pourra et let’s go !

A partir de ce moment, plus aucun barrage « officiel » « réglo » (armée, police). Il en profite pour rouler plus vite sur la route X. Arrivé au pont de l’Ariana, il tourne à droite et rentre dans la ville. C’est alors qu’il se rend compte qu’il aurait peut-être dû prendre la route X20 (plus tard, beaucoup de ses collègues lui feront cette remarque). Trop tard ! Il a déjà loupé le tournant. Il continue. Pourtant, il aurait pu faire demi-tour, prendre le sens interdit et rejoindre alors l’X20 car à vrai dire, on ne peut pas dire qu’il y a foule sur la route. Mais bon, n’étant pas Madame Soleil, le Dr Boudeya ne réalise pas que le cauchemar ne fait que commencer… Arrivé à Menzah V, des gens en brassard et tee-shirt blanc, comité de quartier, courent vers lui mais sans l’agresser. Ce n’est qu’en prenant la route principale de l’Ariana qu’il est accueilli par un… cocktail Molotov ! Imaginez les flammes, les cris. Son stress monte crescendo. Que faire ? Inutile de prendre le risque de se faire piller, de perdre sa voiture et à fortiori sa vie ! Sans hésiter, il fonce dans le tas. Sur la route ce sont pas moins de cinq faux barrages (par faux comprenez des pilleurs) qui l’attendent. A chaque barrage, une horde de gens l’accueillent avec une pluie de pierres, de bâtons et Dieu sait quoi encore…Heureusement, grâce à la résistance et la robustesse de sa voiture, il défonce tous ces barrages. Hé là cher lecteur comme moi vous vous demandez quelle voiture a donc ce médecin ? K2000 ? L’Aston Martin de James Bond ? Non, juste une Audi A4 ! Et croyez-moi toute sa vie (qu’on lui souhaite longue), le Dr Boudeya continuera d’acheter cette voiture. Il faut dire que c’est un vrai parcours du combattant qu’il a rencontré et force est de constater que sa voiture a très bien tenu le choc. Et ce, malgré les vitres et le pare-brise brisés, la carrosserie complètement cabossée, les deux pneus crevés, c’est sain et sauf et…sur les jantes qu’il arrive à l’hôpital. Pire, ce n’est qu’une fois sorti de la voiture qu’il constate les impacts de balles. De son habitacle, ce sont trois grosses pierres (rien que ça !) d’un diamètre de 15 cm, qu’il retire ! C’est alors qu’une voiture de l’armée arrive. On leur a signalé qu’une voiture blindée anti-balles anti-feu semait la panique à l’Ariana en tirant sur les gens. Se pliant aux ordres, le docteur laisse les militaires fouiller la voiture. RAS. Ces derniers finissent, avec l’aide du staff hospitalier (qui a expliqué le pourquoi de sa venue), par comprendre qu’il a juste été victime de faux barrages.

Passé le stress et le choc causés par toute cette violence, le Dr Boudeya rejoint son blessé. Ce dernier qui n’est autre que le célèbre footballeur Amir Akrout. Il a pris une balle au thorax gauche. Le Dr Boudeya constate que le saignement actif ne s’est pas arrêté depuis le tir. Son équipe (formidable) constituée seulement d’un résident, Mehdi, et d’un interne, Amine Ammar, pour qui c’est son 1er stage (à mon avis, il n’est pas près de l’oublier !) vont beaucoup aider leur chirurgien (vu l’état psychologique de ce dernier, on peut le comprendre) à essayer de stopper l’hémorragie. Tremblant, c’est assis sur une chaise que le Dr Boudeya va opérer, s’arrêtant de temps en temps pour se reposer et reprendre ses esprits ainsi que son souffle. L’opération est un succès.

Le patient sort non choqué. Et cinq jours après l’opération, après un scanner de contrôle pour voir l’état des lieux de sa cage thoracique, tout va bien et espérons pour Amir Akrout qu’il n’ait pas de complications. Certes, il ne va pas retrouver ses capacités dans l’immédiat car il faudra compter quelques semaines pour qu’il reprenne peu à peu son entraînement, mais dans l’ensemble on peut dire que tout est bien qui finit bien. Quant aux personnes qui ont failli tuer le Dr Boudeya, ce dernier n’est pas prêt à se transformer en Colombo et mener quelque enquête que ce soit. D’ailleurs, vu les péripéties à la Bruce Willis qu’il a enduré, soyons sûr qu’il ne pourrait pas les reconnaître tant il avait paniqué cette fameuse nuit. Et puis, je crois surtout qu’il tient à conserver sa vie et aussi…sa voiture !