A la Une

Hôpital Kassab Les 24 heures ensanglantées

Publié le
Hôpital Kassab Les 24 heures ensanglantées

« On s’apprêtait rentrer à la fin de notre service, tous se déroulait normalement, on a fait la passation a nos collègues et on s’est assurer que tout était bien en ordre. Et puis soudain, un premier blessé arrive, puis un deuxième, un troisième était en route… L’état d’alerte s’annonçait. Un jeudi pas comme les autres », nous a affirmé docteur Mondher Mestiri, chef de service de l’hospitalisation des adultes à l’hôpital Kassab.

par Wahid Chehed

Les blessés affluaient de partout. Trois salles d’opération ont ouvert leur porte, une mobilisation de 12 résidents, 2 assistants et 4 internes. 14 janvier ! Un jour à marquer d’une…blouse blanche. Urgence ! Non, il ne s’agit pas du feuilleton télévisé, mais plutôt de l’état dans lequel se trouvait l’un de nos hôpitaux pendant deux jours ensanglantés. « Une fois mon avion atterri, je n’avais à qu’une seule idée en tête, une seule destination plutôt, l’hôpital. Il fallait que je rejoigne mon travail et que je me trouve aux côtés de mes collègues », nous a déclaré Olfa Kaabachi, anesthésiste à l’hôpital Kassab. Tout le monde était mobilisé : administrateur, staff médical et paramédical, ambulanciers, etc. Et il y avait de quoi. Les blessures étaient plus graves les unes que les autres ; au niveau du thorax, des jambes… Tous des jeunes carrément fusillés par les agents de police lors des manifestations qui se sont déroulées avant et après le discours de Ben Ali le président déchu.
 Des blessés par vagues
Pendant que ce dernier prononçait son discours à la télévision, dans les rues les flics se chargeaient d’exploser les tètes des manifestants ce qui a engendré l’afflux de nombreux blessés sur lesquels on a tiré d’une manière très brutale. Les blessés arrivaient par vagues incessantes, toutes les 15 à 20 minutes. 24 heures ensanglantées vécues par le service des urgences de l’hôpital. « Benjamin, c’est son prénom », affirme Olfa Kaabachi en parlant du sniper de nationalité allemande qui a été amené au service par les militaires, après avoir été arrêté et agressé par les comités populaires. Eh oui, même ces criminels, quatre au total, ont été également pris en charge par les équipes du service des urgences, avant d’être évidemment remis aux autorités qui les ont réclamés. « On leur à nettoyer leurs plaies, on les a soignés, mais c n’était pas du tout de bon coeur. On savait qu’ils étaient derrières le massacre des innocents, mais l’éthique de notre métier nous obligeait à agir ainsi ». Il y a donc eu au total 33 blessés, dont deux en provenance de Kasserine, 4 décès et 4 snipers admis aux urgences de l’hôpital Kassab, dont 3 étaient des employés du ministère de l’Intérieur.

Chokri Ben Kheder, 34 ans, taxiste « J’ai voulu exprimer mon ras-le-bol »

« Je n’appartiens à aucun parti. J’ai participé à une manifestation à l’avenue de la Liberté. C’était le jeudi 13 janvier. J’en avais marre de tout ! Je bossais toute la journée sans pour autant pouvoir satisfaire mes besoins les plus immédiats. Ras-le-bol de cette situation. Une fois en plaine manifestation j’ai hurlé ma colère et mon refus contre la hausse des prix. J ai alors reçu une balle dans la jambe. Certaines chaînes internationales d’information m’ont filmé alors que j’étais à terre. Aujourd’hui, je m’inquiète pour mon avenir étant devenu handicapé et ne pouvant plus exercer mon métier. Mais je n’ai aucun regret, et si l’occasion se présente à nouveau, je le referai de nouveau volontiers ».

Mohamed Hédi Fatnassi, 28 ans, coiffeur « J’ai voulu dire non au régime de Ben Ali et aux pilleurs »

« Débordé par les charges, je me suis trouvé pratiquement en chômage « déguisé ». Avec un régime d’impôt si rigoureux, tout ce que je gagnais était reversé à l’Etat. A de nombreuses reprises, j’ai été obligé de mettre la clé sous la porte. Quant la rue s’est révoltée, j’ai aussi voulu participer aux manifestations, surtout pour revendiquer la liberté d’expression et la liberté de pratiquer ma religion. J’ai aussi voulu dire non au régime de Ben Ali qui nous a empêchés d’être de vrais musulmans, à ces pilleurs de fortunes qui sont en train de nous ruiner. La tension montait et les balles commençaient à fuser des Kalachnikov. En un clin d’oeil, j’ai perdu conscience, Dieu soit loué, mes amis étaient tout près et m’ont sauvé la vie en me portant rapidement secours ».

Kamel Hamouda, 27 ans, boucher « Imed Trabelsi nous en a fait voir de toutes les couleurs au Kram »

« Le Kram ! Qui dit le Kram on dit Imed Trabelsi. Il nous en a fait voir de toutes les couleurs. Malgré tout le mal qu’il nous a fait, je ne comptais pourtant pas participer aux manifestations. En fermant mon magasin j’ai senti une très forte odeur qui inondait le coin. Il s’agissait de bombes lacrymogènes. Je suis parti aux nouvelles ! Effectivement, la police bombardait la rue de bombes afin que les habitants regagnent leur maison. On s’est alors armé de pierres et les affrontements ont commencé. J’ai ensuite récolté une balle dans la jambe et je ne me suis plus rappelé de rien. En me réveillant, je me suis retrouvé à l’hôpital ».

Raouf Riahi (34 ans), ouvrier « J’ai donné libre expression à mon refus »

« Nous étions interdit de rassemblement, même pas entre amis devant nos maisons. De quoi en avoir marre ! J’ai donc décidé de rejoindre des copains dans un café du quartier à Oued Ellil et, en chemin, je me suis trouvé en plein dans une manifestation, au milieu des bombes lacrymogènes et des balles. C’en était trop ! J’ai alors donné libre expression à mon refus. Et comme récompense, j’ai eu droit à une balle au mollet et cinq autres dans la plante du pied. Ce qui n’a pas empêché les forces de l’ordre de continuer à tirer à l’aveuglette. Heureusement qu’une poubelle qui était juste à mes côtés, m’a permis de trouver refuge. Et puis, sans l’intervention de mes amis, j’aurais pu connaître une issue fatale ».