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Saturnisme, malheur aux pauvres!

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Saturnisme, malheur aux pauvres!

Le saturnisme fait partie des nombreuses maladies courantes. Il est dû à une ingestion de quantités importantes de plomb, provoquant une dégradation des fonctions cérébrales, laquelle entraîne une perte significative des aptitudes intellectuelles ainsi que des troubles psychologiques.

par Imen Zine

Une fois dans l’organisme, le plomb se stocke, notamment dans les os, d’où il peut être libéré dans le sang, dans le système nerveux et dans les reins. Les enfants sont particulièrement sujets au saturnisme. Ses effets sont presque toujours irréversibles. Le Dr Ayoub Kamoun, professeur agrégé- pédiatre, nous en parle.

«Le plomb ne joue aucun rôle dans notre organisme. Sa présence correspond donc toujours à une contamination. Il pénètre dans l’organisme par voie digestive, par ingestion d’écailles de peinture, ou par voie respiratoire, notamment par inhalation de poussières atmosphériques contaminées».

Il existe des sources majeures d’exposition au plomb. Tout d’abord, dans le milieu professionnel où les sources d’exposition sont nombreuses.
Les principales sont :

  • La métallurgie du plomb (fonderies primaires et secondaires).
  • La fabrication des batteries et accumulateurs.
  • La récupération des métaux (ferrailleurs et radieuteristes).
  • L’oxycoupage de tôles et de charpentes métalliques traitées au minium.
  • Le décapage thermique des vieilles peintures.
  • La manipulation de pigments plombifères (céramistes, faïenciers et cristalliers).
  • La fabrication et l’utilisation des munitions.
  • L’utilisation de dérivés organiques pour les carburants.

L’exposition extraprofessionnelle de la population générale au plomb provient de :

  • L’alimentation (apport quotidien de 50-200μg).
  • Le tabagisme (10-20 μg/cigarette).
  • La pollution atmosphérique en rapport avec les rejets industriels notamment les gaz d’échappement des véhicules à essence.
  • La pollution hydrique liée à la solubilisation dans certaines circonstances du plomb des canalisations (la norme de l’OMS prescrit une teneur maximale de 50μg/l de plomb dans l’eau de boisson)
  • ou à l’ingestion de boissons acides (jus, vin, vinaigre…) stockées dans des récipients en céramique contenant des composées plombifères.

Les mécanismes de la toxicité

Il y a plusieurs types de toxicité.
La toxicité hématopoïétique, correspond à une interférence avec la synthèse de l’hème dans les érythroblastes de la moelle osseuse.
Il s’agit aussi d’une altération morphologique des précurseurs des globules rouges dans la moelle osseuse.
L’effet sur les hématies, dont le plomb inhibe la fonction de la membrane érythrocytaire, entraîne une diminution de l’activité des enzymes érythrocytaires.
Quant à la toxicité extra hématopoïétique, elle est mal connue. Le plomb serait responsable de perturbations enzymatiques et métaboliques en rapport avec son affinité aux groupements thiol des protéines.
Les dérivés organiques sont aussi toxiques. Dans ce cas, les métabolites intermédiaires du plomb provoquent, à forte dose, une encéphalite liée à un œdème cérébral par inhibition d’un métallo enzyme neuronal.

Les symptômes

« L’intoxication aiguë par le plomb est rare et ne se rencontre plus en milieu industriel sauf en cas d’accident. Elle est à distinguer des manifestations aiguës de l’intoxication chronique. En cas d’ingestion, elle associe :

  • Des troubles digestifs traduisant une œsophagite et une gastrite avec des vomissements blanchâtres.
  • Des troubles nerveux surtout chez l’enfant. Ils associent une encéphalite qui débute de manière subite. La forme typique de l’encéphalopathie aigue nécessite une plombémie supérieure à 2000μg/l chez l’adulte et supérieure à 1000μg/l chez l’enfant. La vulnérabilité particulière de l’enfant s’explique par l’immaturité de son cerveau et l’absorption digestive accrue du plomb. Là, elle se manifeste diversement : délire, syndrome déficitaire, crises convulsives, coma avec œdème cérébral… Ces intoxications graves sont mortelles en l’absence d’un traitement rapide et adapté. Chez les survivants les séquelles invalidantes (retard psychomoteur, épilepsie, cécité…) sont fréquentes.
  • Une anémie hémolytique dont la réparation est rapide.
  • Une hépatite cytolytique (dépend de la dose reçue, elle ne s’observe qu’en cas d’intoxication massive) et des troubles rénaux en rapport avec une néphropathie tubulaire aigue due à plusieurs facteurs».
    Pour l’intoxication chronique, les effets s’observent quand les limites d’épuration naturelle sont plus de 330μg/j en moyenne) et sont corrélés à la dose interne de métal.

Cliniquement on note :
• L’absence de manifestations ou une prévalence élevée des signes subjectifs (plaintes gastro-intestinales, irritabilité, douleurs musculaires et articulaires…)
• Une réduction des performances mentales et psychomotrices ».

De ce fait, «le diagnostic se fait par le dosage du plomb dans le sens pathologique, et ce à partir de 100μm/l. Et plus le taux de plomb est élevé, plus on a des signes importants».

Le saturnisme en Tunisie

En Tunisie, il représente, dans les années précédentes, la 3e maladie professionnelle déclarée. Il s’agit, dans la quasi-totalité des cas, de syndrome biologique sans traduction clinique observé dans le secteur de fabrication des accumulateurs électriques.
Dans le milieu du travail, plus de 140 métiers ont été dénombrés comme exposant à ce toxique. L’exposition extra-professionnelle n’est pas négligeable non plus. Elle est due aux peintures anciennes, à l’eau de boisson polluée et à la pollution atmosphérique par les rejets industriels et surtout par les gaz d’échappement des véhicules à essence.
Les mécanismes physiopathologiques sont multiples et restent incomplètement élucidés. La connaissance de son action sur le tissu hématopoïétique a permis de proposer les méthodes de dépistage précoce de l’imprégnation saturnine.

«Actuellement, le plomb a été retiré de la fabrication des peintures, de l’essence, des canalisations et des cannettes. Et cette maladie affecte de moins en moins les gens, sauf ceux vivant dans un environnement très particulier».

Traitement

On trouve tout d’abord « le traitement symptomatique des effets viscéraux » à base d’antispasmodiques à fortes doses ou Largactil en cas de colique saturnine, anti comitiaux par voie parentérale en cas d’encéphalite saturnine aigue, dialyse en cas de néphropathie sévère.

Il existe aussi « le traitement chélateurs destiné à éliminer le plomb : l’EDTA Ca++ (éthylène diamine tétra acétique de calcium) est le traitement classique de l’intoxication saturnine ». Il échange des ions Ca++ contre des Pb++ et forme un complexe soluble rapidement éliminé par filtration. Le plomb excrété dans l’urine provient initialement du tissu osseux et du rein.

Prévention du saturnisme

Pour se prémunir de cette maladie, il faut «interdire l’emploi des substances dangereuses (céruse, sulfate de plomb) dans les travaux de peinture, contrôler initialement puis périodiquement l’exposition et ses effets sur les travailleurs, respecter les règles de propreté et d’hygiène générale dans les lieux du travail, ainsi que l’hygiène individuelle avec notamment l’interdiction de boire, de manger, de fumer ou de priser et se laver régulièrement les mains et le corps.

Il faut, de même, être vigilant vis-à-vis des jeunes enfants.
Les empêcher de gratter les écailles de peinture et de les mettre à la bouche, s’assurer du nettoyage régulier des zones dégradées. Dans les logements anciens, le nettoyage humide et fréquent permet d’éviter la dissémination des poussières dans les locaux.

En conclusion, le saturnisme est une pathologie dont ses effets sont polymorphes et dominés par des atteintes infra-cliniques et des syndromes biologiques. Les acquis épidémiologiques ont prouvé la nécessité de reconsidérer les seuils d’exposition. La prévention se base sur la connaissance du risque, le respect des normes et la surveillance médicale.