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Une tradition maghrébine ancestrale

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Une tradition maghrébine ancestrale

La musicothérapie et l’idée de soigner les maux grâce à la musique ne datent pas d’hier : elles font même partie de notre tradition et de notre héritage culturel afro-maghrébin. Creusons dans l’histoire de nos pays pour retrouver les origines de la musicothérapie d’aujourd’hui, et entrons dans l’intimité de ces pratiques qui sont à la fois un art, un système de croyances, un rite extatique et un ensemble de techniques thérapeutiques.

par Rihab Jebali

Le Maghreb a toujours été un terrain fécond pour les pratiques traditionnelles de guérison par la musique. Danses extatiques ou transes profanes largement inspirées des rituels venus d’Afrique subsaharienne, elles témoignent à la fois de l’histoire des peuples du Maghreb et de celle des ethnies venues de l’Ouest africain jusqu’au lac Tchad. Mais si les origines de ces rituels sont communes à tous nos pays, les pratiques diffèrent, selon que l’on se trouve à Gabès, à Marrakech ou à Oran. Entrons dans la transe…

Au Maroc : Les gnawas

Les gnawas sont la forme la plus connue des rituels hérités du passé. Au travers de leurs mélopées lancinantes, irritantes, envoûtantes et hypnotiques, les adeptes cherchent à retrouver la santé, l’équilibre et l’harmonie.
Le terme de gnawa désigne à la fois un ensemble de rituels, d’individus et d’instruments : les maîtres musiciens, ou m‘allem, les joueurs de gumbrî ou de crotales (les qraqeb), ces instruments à cordes typiquement gnawas, les voyantes, les médiums et les adeptes.
Le rite de possession pratiqué par les gnawas est appelé derdeba ; il se déroule la nuit, d’où son appellation de lilat derdeba. Ce rite rassemble les chefs de culte et les adeptes. Lors du rite de possession, les musiciens commencent par jouer le répertoire de divertissement (koyyou), suivi du répertoire sacré (mluk), pendant lequel les adeptes et les danseurs deviennent sujets à des phénomènes de transe. Le maître musicien va enchaîner pendant des heures une série de devises chantées. Chacune d’elle fera référence à un djinn ou à un mluk (génie, esprit) bien déterminé.
Les gnawas existent aussi en Algérie, où ils s’appellent diwane ou diwane-gnawa. Mais les gnawas du Maroc sont les plus connus hors de nos frontières.

En Tunisie : Les danses de possession

La musicothérapie traditionnelle en Tunisie est évoquée sous plusieurs formes : al-hadhra, le stambâlî, le bousa’diyya… Les danses de possession dans le sanctuaire de Sidi sa’d au Mornag ou de Sidi Fradj à Carthage ont rythmé le quotidien des confréries et groupes noirs à Tunis tout au long de leur histoire.

Le stambâlî

Le terme stambâlî semble nous venir tout droit d’Istanbul, capitale de l’Empire ottoman d’où provenait le « Bacha Agha », personnage important de la cour beylicale en Tunisie. Celui-ci a particulièrement protégé la communauté noire et favorisé cette pratique en l’intégrant dans la tradition mystique populaire caractérisée par le culte des saints.
Rechercher les origines du stambâlî revient à étudier la situation de la minorité noire au 9e siècle en Tunisie, à l’époque de l’esclavage. Source de main-d’oeuvre pour développer la production industrielle, cette communauté se réunissait généralement dans des associations ethniques appelées diyâr-al-jamâ’a pour chercher du travail, célébrer le culte des divinités ancestrales et donner lieu à des pratiques rituelles, d’où le stambâlî.
Le stambâlî se compose de cinq étapes intervenant dans la procédure de guérison :

La consultation

Elle se déroule avec l’ârifa ou la voyante. Celle-ci occupe un rang primordial parmi les initiés, car c’est elle qui révèle, au cours d’une première consultation, l’origine surnaturelle de la maladie.

Le tesmih, ou nomination

Cette deuxième phase fait intervenir le m’allim, le maître, accompagné de deux ou plusieurs joueurs de crotale, appelés chqâchqî. Tous doivent connaître et respecter un enchaînement musical appelé la nouba. Ils jouent en présence du patient le répertoire des devises musicales jusqu’à provoquer une réaction significative (cris, danse effrénée du génie, évanouissement…). Ceci permet d’établir l’identité du génie assaillant.

L’affiliation ou le ‘arbûn

Ultérieurement, la famille du patient négocie le montant de la rétribution du groupe et verse le ‘arbûn au m’allim.

Le rite sacrificiel

Il précède la cérémonie du stambâlî et est effectué dans un endroit de l’habitation préparé à cet effet. L’animal sacrifié va servir à la préparation du repas que vont se partager les invités au cours de la cérémonie.

La célébration

Le processus thérapeutique s’achève par le rite de célébration stambâlî. C’est une liturgie musicale qui se déroule dans une zâwiya ou dans une grande pièce de l’habitation transformée en un espace sacré par des nattes, des tapis et des bougies.

stambâli 1

Le stambâli : une valse à trois temps…

L’évanouissement (dûkha ) : marquée par des frissons, des tremblements, un évanouissement, une paralysie, des convulsions…

La danse (jedba) : danse rituelle spécifique qui sert à entretenir et élever la transe jusqu’à son paroxysme.

La chute et l’effondrement final
C’est le résultat de la transe incitée par la musique et la danse extatique.

stambâli 2

En route vers le 21e siècle…

Malgré la richesse des pratiques musicales thérapeutiques au Maghreb, elles sont vouées à se raréfier peu à peu, et ses adeptes ne représentent déjà plus qu’une minorité dans nos pays. Parallèlement, la musicothérapie moderne trouve lentement sa place dans notre société en rapide évolution. Obéissant à une rigueur scientifique basée sur l’expérimentation, elle étudie l’effet psychologique et physiologique de la musique sur l’être humain pour développer de nouvelles techniques validées et reconnues. Si l’objectif est le même que dans la musicothérapie traditionnelle, les bases, les outils de guérison et les techniques de décharge émotionnelle sont très différents. Rendez-vous dans un prochain numéro pour entrer dans le monde de la musicothérapie du 21e siècle : dépaysement et découvertes auditives assurées !