Allo maman Ado

Au royaume de Pinocchio

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Au royaume de Pinocchio

Institution pour certains, nécessité pour d’autres… le mensonge assure le plus souvent une porte de sortie parfois bien utile pour s’extirper de situations incommodantes. Mais qu’est-ce qui nous pousse à travestir la vérité ? La vie sans mensonge serait-elle possible ? Et finalement, sommes-nous assez forts pour supporter cette « franchise » qu’on réclame sans cesse ?

par Armelle Lelimouzin

Au jeu du mensonge… les jeunes ne sont pas les seuls rois mais excellent dans cet art ! Rencontre avec Ahmed, Khalid, les rois des bonimenteurs, et Sirine (13 ans).

J’ai rêvé d’un monde où tout n’était que pure vérité, où le simple mot «mensonge» était honni du langage… mais le rêve s’est vite transformé en cauchemar : Seule, sans amis, les portes me claquant au nez et dans une position sociale peu enviable… la vérité toute nue ne serait-elle pas aussi bonne à dire qu’on le prétend ? Il y a fort à parier que ce serait le cas. Heureusement c’était un rêve, car dans la vie je suis comme tout un chacun, j’ai eu recours à des petits mensonges. Je n’en rougis pas pour autant.

Mentir, une preuve d’intelligence

A quand remonte votre dernière entorse à la vérité ? Pour tous, le mensonge est une affirmation contraire à la vérité avec l’intention de tromper l’autre. Bien que considéré comme un vilain défaut, tout le monde y a eu recours à un moment donné ou à un autre, proférant quelques contre-vérités ou oubliant sciemment de menus détails, par nécessité ou simplement pour ne pas avouer une vérité.

Utilisé couramment dans la vie de tous les jours, le mensonge permet de mettre de l’huile dans les rouages sociaux, se révélant même être un ingrédient nécessaire à la vie en communauté. La plupart des gens n’aiment pas se voir asséner une vérité brutale et potentiellement blessante. C’est pourquoi la plupart des boniments que l’on débite sont des pieux mensonges, destinés à ménager les susceptibilités, à ne pas froisser les orgueils, à ne pas insulter ni offenser. Ces mensonges sont commis pour la bonne cause, et font plus de bien que de mal. A l’inverse, il y a des mensonges malveillants, destinés à servir uniquement les intérêts de celui qui les profère : duperies, escroqueries, arnaques, supercherie… ceux là, mieux vaut savoir les détecter et s’en protéger.

Car tout comme il n’y a pas une vérité mais des vérités, il n’existe pas un mensonge mais des mensonges ! Des petits ou gros mensonges, la distinction est fonction du degré d’acceptation et là tout est question de perception ! In fine, c’est bien notre manière de percevoir et de ressentir les choses qui nous poussent à franchir la barrière de l’interdit. Le mensonge est un moyen de communication comme un autre mais qui implique des degrés différents du discours. En effet, lorsque le dialogue ne peut se limiter au premier degré, c’est-à-dire en relatant un fait par une réalité et vérité communes à tous, il est déplacé vers un autre moyen d’expression : le mensonge. Ainsi, on peut se mentir à soi-même, aux autres… Mais le mensonge ne doit pas être forcément pourchassé et combattu. Il doit être avant tout entendu et expliqué et cela depuis le plus jeune âge.

Tu ne mentiras point…

Sinon quoi ? Mon nez va s’allonger comme celui de Pinocchio ? J’irai brûler en enfer ?…
Bizarrement les adultes utilisent des mensonges aussi gros qu’eux pour dissuader les plus jeunes de ne pas commettre «l’irréparable».
Or, le mensonge chez un enfant n’a rien d’anormal bien au contraire, du moins jusqu’à un certain âge. Il s’agit d’une phase de la construction de son «moi». D’ailleurs il est facile pour un parent de déceler un mensonge chez un enfant en bas âge car celui n’est pas élaboré et la différenciation entre réalité et mensonge est assez facile à faire.
L’enfant raconte en exagérant, en inventant… il prend dans son environnement, puise dans ses modèles… et ne fait pas la différence entre le réel et l’imaginaire, prenant même plaisir à mélanger ces deux univers. Tant que le mensonge intègre l’imaginaire au réel, rien d’alarmant ; cette confusion est constructive pour peu bien sûr qu’elle ait des limites. Car évidemment lorsque l’embellissement de la vérité devient une négation de celle-ci, c’est là qu’il y a problème pour les parents.
L’enfant exprime alors deux vérités, deux réalités: la première est un aveu indirect de sa faute, la deuxième est la peur des conséquences de celle-ci. L’adulte, lui, va prendre le mensonge au premier degré c’est-à-dire comme une négation de la vérifier ce qui va justifier la peur : la punition.
Et, qui plus est double : une pour avoir fait une bêtise, une autre pour avoir menti !
Les adultes ont donc une éducation à établir autour du mensonge, un discours à mettre en place pour que celui-ci ne devienne pas un art ou une arme. Cela commence par savoir le détecter. Pour cela, le corps en dit long à notre insu… et personne n’échappe à la règle.
Ainsi, un petit truc parmi tant d’autres : lorsque les yeux partent automatiquement sur le coté gauche ou droit, selon que l’on soit droitier ou gaucher, le mensonge n’est pas loin !

Le déceler c’est bien, mais c’est dans l’écoute du mensonge que l’on comprend ce que la personne dit réellement. Celui-ci répond bien sûr à un besoin mais retraduit aussi une image de soi. Il y a toujours la perception que l’on voudrait que les autres aient de nous, une réalité meilleure. Un désir qui traduit une non acceptation de certains éléments de soi. Un sentiment de déception par rapport à un idéal symbolisé le plus souvent par ses parents, l’expression d’un manque. Mais le mensonge n’existe que parce qu’il y a des personnes crédules, prêtes croire ce qu’on leur dit, à transformer le mensonge en réalité. Ainsi, si chacun entendait le mensonge, le menteur n’aurait plus besoin d’utiliser ce mode de communication et pourrait exprimer ses réalités sans les confondre. Nos sociétés et notre éducation fustigent le menteur. Mais est-ce véritablement sur lui qu’il faut s’interroger ?

3 questions à… Wahid Koubaa, psychologue

Pourquoi ment-on ?

Le mensonge est un phénomène universel qui existe depuis la nuit des temps. Très peu de gens peuvent affirmer ne jamais avoir menti une seul fois dans leur vie. Le mensonge est l’action d’altérer sciemment la vérité qui apparait dans la vie des enfants entre 5 et 7 ans, car avant cet âge il leur est très difficile de faire la différence entre le réel et l’imaginaire. Le mensonge a une valeur de communication, une fonction, des buts. Il ne se fait jamais par hasard.

Existe-t-il plusieurs types de mensonge?

Bien sûr. D’une manière générale on en distingue trois types : le mensonge utilitaire, le plus fréquent. Il permet généralement d’éviter une punition. Ensuite le mensonge défensif ou compensatoire: l’enfant s’invente des exploits… c’est une forme de narcissique, d’idéalisation.

Enfin, il y a la mythomanie, qui est un degré très rare du mensonge pathologique.

Le mensonge passe par la parole. Or, pendant longtemps, l’enfant est dans une forme d’apprentissage du langage. Par conséquent il cache maladroitement une vérité, ne maîtrise pas complètement les mots. Le mensonge dans ce contexte sert la construction de la personnalité.

Pour les adolescents, nous avons affaire à un mensonge utilitaire, qui a un but. Moralement ce n’est pas bien, mais il est nécessaire pour éviter un conflit de génération.

Quels est le rôle des parents ?

Pour mentir, il faut être deux : le menteur et celui qui accepte qu’on lui mente. Les parents ont donc un rôle majeur en donnant l’exemple, en expliquant que la réalité est ce qu’il y a de meilleur, en faisant confiance à l’enfant. De plus, il est important en cas de mensonge de ne pas être tolérant ou inattentif. C’est l’acte de mentir qu’il faut juger et non celui qui a commis cet acte.

Dans certains cas, et surtout lorsque le mensonge est récurrent, il est important de comprendre les racines du mal. Parfois, d’ailleurs une thérapie peut aider. Le mensonge aide à se sortir d’une situation délicate, mais il ne faut pas que cela se reproduise ou devienne le seul mécanisme de communication.

Ahmed (14 ans) et Khalil (12ans), « Nous, on est les rois du mensonge ! »

Pour nous, mentir c’est défier les grands. Après tout s’ils nous croient tant pis pour eux. C’est comme un jeu où on voit jusqu’où on peut aller mais il arrive que l’on se fasse prendre et là aïe, aïe… Parfois ce ne sont pas des gros mensonges – obtenir de l’argent des parents, échapper à un examen… – mais à d’autres moments c’est abracabresque. Le plus surprenant c’est que ça marche. Une fois ça a failli mal tourner, alors depuis on fait attention.

Syrine (13 ans), « Ça m’arrive de temps en temps… mais c’est toujours pour le bien ! »

Je sais que ce n’est pas bien de mentir, mais parfois il est difficile de faire autrement. Si je dis la vérité, je risque de blesser ma copine par exemple et de me retrouver toute seule. Je crois qu’il faut savoir faire la différence selon la situation ; il m’est arrivé par exemple de mentir sur une note pour éviter d’être grondée ou d’accuser mon frère d’une bêtise pour échapper à la punition. Mais je préfère essayer de dire la vérité car c’est plus simple et on a moins de risque de se faire prendre. Les adultes nous disent toujours qu’il ne faut pas mentir, mais eux ils ne s’en privent pas. Parfois on a du mal à comprendre pourquoi c’est mal pour nous et bien pour eux.