Allo maman Ado

L’ incontournable négociation

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L’ incontournable négociation

«Awladna, Nos ados, Que dire? Que faire?»… Un titre communautaire pour un ouvrage qui voudrait fédérer autour du thème de la négociation du virage de l’adolescence. Sur quatre volets, les auteurs tentent une approche de cet extraterrestre qu’est l’adolescent. L’avis d’adolescents nous a paru pertinent; aussi les avons-nous invités à cette lecture.

par Frida Dahmani

Les enjeux de la puberté, les erreurs à ne pas commettre, la gestion des conflits, les souffrances de l’adolescent et l’autorité paternelle sont abordés à travers des cas rencontrés par les docteurs Patrick Delaroche et Hager Karray*. «Couper le cordon ombilical» est l’étape nécessaire et obligatoire pour que l’adolescent accède, à travers différentes étapes, à l’état d’adulte et s’autorise à vivre. En Tunisie, la famille, son mode de construction et son action tendent à agréger et à limer les identités. C’est à partir de là que l’adolescent va se positionner par rapport à un groupe pour ce qui devrait être une fracture incontournable dont il émergera en tant qu’individu à part entière. Là est l’enjeu de la négociation de la séparation qui se joue au quotidien entre parents et enfants. La conquête de territoires et leur défense par l’adolescent engendrent souvent des réactions intrusives et peu saines de la part des parents. Opposition, révolte, provocation et conflits sont autant d’armes pour l’adolescent voulant conquérir son territoire mais qui, paradoxalement, cherche à travers les interdits un rappel à l’ordre de la part de cet Autre, le parent, symbole d’autorité. Le laxisme des parents entretient un malentendu dans l’inter-dit; comprendre n’est pas céder mais accompagner vers un accomplissement. La contestation de l’adolescent a besoin de buter contre l’autorité parentale. Celle-ci balance entre des extrêmes: la complaisance et l’autoritarisme. L’adolescent sera lui aussi soumis à une dynamique qui peut porter vers les extrêmes, du mutisme et de la passivité en passant par l’échec scolaire et la violence jusqu’à la délinquance. Ce sont autant de manières d’éprouver et d’interpellerl’autorité mais également des modes d’intégrer d’autres groupes sociaux comme celui des copains. Le maître mot reste l’amour, celui qui donne et qui guide, celui qui s’exprime et auquel l’adolescent va répondre, même en différé.Awladna est d’une lecture aisée, le jargon «psy» nous est épargné. Les parents en quête de réponses se sentiront en territoire familier, mais est-ce pour autant qu’ils réajusteront leur approche? La parole du père et sa symbolique sont amplement illustrées au détriment de l’image et du rôle de la mère. L’alternance de cas européens et tunisiens fait perdre à l’ouvrage son impact sur le lecteur tunisien. En effet, si la problématique de l’adolescence est universelle, en quoi le facteur de la «tunisianité» est-il révélateur de dysfonctionnements? A moins que la réponse ne soit dans une approche quasi marketing de l’adolescence,«Think global, act local». La boucle est boucléeà travers le terme de «négociation», condition sine qua non d’un être en devenir pour être dans l’avenir.

Sarra, 17 ans, élève de 6e année secondaire

«La couverture ne me plaît pas car je ne me reconnais pas dans cette caricature capricieuse. Le livre m’a intéressée et dérangée. D’une part, j’ai eu l’impression que les auteurs défendaient les adolescents dans leur droit de faire des expériences et indiquaient aux parents les bonnes marches à suivre pour ne pas casser le dialogue. D’autre part, j’ai été perturbée par deux points. Le premier est le fait que je pensais que les parents maîtrisaient la situation et qu’ils avaient les réponses justes à tous les problèmes posés par leur enfant. Deuxièmement, l’image de l’adolescent que donne le livre ne me correspond pas. Il semble superficiel et sans réflexion, alors que justement les adolescents pensent beaucoup, même une chose et son contraire. Peut-être que je refuse cette image car j’aurais l’impression que les rapports humains sont très compliqués et que nous sommes dans un dialogue de sourds. Même si je vis des conflits avec mes parents et que mon père a été souvent absent, je ne suis pas blessée ou déchirée comme dans le livre; après chaque crise l’équilibre revient. Peut-être ne suis-je pas un exemple mais un cas d’adolescente banale car au fond, avec mes parents, nous parlons

Slim, 19 ans, élève de 7e année secondaire

«Je suis ado, c’est grave docteur? Je suis «inquiet» car je ne pensais pas qu’on était des cas limite pathologiques… Et au fond, qu’est-ce que ça va changer? L’humanité a sans cesse fonctionné ainsi, un conflit ne se fait pas sans la présence d’au moins deux parties et l’un en sort vainqueur. Je crois que les conflits et les étapes de la vie sont là pour nous apprendre quelque chose et sont donc nécessaires. On ne peut les aplanir car ce serait trop demander à l’être humain. On se dispute avec sa femme, ses copains, ses voisins, en voiture, dans la rue, à la poste… Alors pourquoi y aurait-il le miracle de l’écoute envers ses enfants, quand justement, on est dans un monde où personne n’écoute personne? C’est l’histoire de l’humanité depuis Babel et la famille n’est que l’humanité réduite. Cela dit, le mal de vivre n’est pas propre aux ados, c’est la société qui est malade d’elle-même.»

Leïla, 17 ans, élève de 6e année secondaire

«Ce livre aurait pu s’appeler la cause des jeunes! J’ai reconnu beaucoup de mes problèmes dans les descriptions de cas. Je suis parfois fermée, parfois délirante et mes parents ne comprennent pas toujours ce que j’ai mais pas eux seulement, même moi, parfois, je ne sais pas. Je veux une chose et son contraire, je veux montrer que je suis capable de vivre et prendre des décisions et en même temps je veux être entourée comme un bébé. C’est vrai qu’il y a des parents qui compensent leur absence par de l’argent, c’est vrai qu’on est entourés de tentations, c’est vrai qu’on a envie de tout et qu’on donnerait tout pour être comme nos amis qui sont une seconde famille. Le livre néglige ce phénomène comme il néglige le rôle de la mère ou du moins en donne-t-il une image négative, celle d’une intruse et d’une rivale… En résumé, ce que j’ai retenu est que la demande des ados ne rencontre pas souvent la bonne réponse des parents. Il faut négocier, mais pour cela il faut le vouloir et il n’est pas évident que les parents acceptent de négocier car ce serait nous considérer comme capables de le faire et donc nous reconnaître le fait qu’on soit «grand».»

Wassim, 18 ans, élève de 7e année secondaire

«Un livre qui parle de nous… les jeunes. Cela m’a intéressé de voir comment les adultes nous voyaient. Je ne pensais pas que nous étions si difficiles à déchiffrer alors que pour moi les adultes sont de vraies énigmes. D’ailleurs, le livre aborde un peu l’incohérence des parents mais il n’y a pas que les parents! J’aurais voulu qu’il y ait une analyse de l’attitude des professeurs et du rôle de la famille au sens large. Parfois ma grand-mère est plus «casse-pieds» que mon père! Je ferai lire le livre à mes parents, peut-être se sentiront-ils coupables de ne pas assez bien faire par rapport à moi! Je dis ça pour rire, mais j’imagine que cette analyse sera incompréhensible pour beaucoup de parents, car les cas de conflits et les conséquences graves «ça n’arrive pas qu’aux autres»! Les parents, de toute façon, sont déboussolés et pas seulement à cause de nous mais de la vie qu’ils découvrent eux aussi. Ils se sentent obligés de transmettre quand souvent ils ne savent pas et sont dépassés par les événements! En fait, il faudrait un second volet «Waldina» mais ça ne restera qu’un livre de plus, je ne crois pas qu’on puisse appliquer ce que dit un livre à la réalité qui est beaucoup plus particulière.»