Allo maman Ado

Quand ma mère avait mon âge

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Quand ma mère  avait mon âge

Les Anglais appellent ça  » génération Gap  » littéralement traduit : le fossé qui sépare deux générations. D’une génération à l’autre, il est naturel que les lois, les coutumes évoluent et changent et c’est ce qui crée le fossé en question. C’est ce qui nous fait dire que la chose, la plus poétique il y a dix ans, est aujourd’hui ringarde. Mais le regard de deux générations de femmes (la fille et la mère, en l’occurrence) sur leur quotidien respectif à des années de différence, nous permet de mieux percevoir la complexité de ce rapport, ô combien important, dans la construction de la personnalité future de la fille.

par Salem Djelassi

Génération Gap : regards mère fille.

On a vu des femmes (voir témoignages) offrir à leurs filles tout ce qu’elles voulaient porter parce qu’elles-mêmes en étaient privées quand elles avaient leur âge et le contraire est aussi vrai.
Mais penchons plutôt vers une certitude : toutes les femmes aimeraient transmettre un capital liberté consciente et responsable à leurs jeunes filles. C’est comme si elles étaient conscientes qu’il y a une vraie menace sur la féminité. Même si ces mamans sont parfaitement consciente des dangers qui planent sur notre société, elles n’hésitent pas à garder le secret de leurs filles par rapport aux pères et aux frères malheureusement toujours machos. Dans ce rapport, il y a le mystère de la transmission de la féminité. Dans son ouvrage consacré aux relations mère/fille, la psychanalyste Malvine Zalcberg met en évidence quel chemin va devoir parcourir la fillette pour que prenne sens, enfin, cette attribution de la féminité. Un chemin qui sera plus ou moins facilité par la mère. On a beau avancer sur le front de l’égalité homme/femme, Freud a laissé dans notre psyché une forte empreinte que développe la psychanalyste Malvine Zalcberg. Selon sa théorie de la castration, l’incontournable absence de phallus entraîne un manque, qu’il faut absolument « couvrir ». Tel est le sens que l’on attribue à la pudeur, une caractéristique essentiellement féminine s’il en est, dont la finalité est bel et bien de cacher le corps de la femme ou une partie. C’est aussi la raison pour laquelle, on exige de la femme qu’elle cultive ce mystère, pour être objet de désir. En apparence, les codes changent avec une société plus exhibitionniste, qui brandit même l’impudeur en symbole d’une féminité libre. Mais en réalité, la féminité reste encore une énigme à découvrir, que nous transmettent toujours nos mères. Et dans une société marquée par une empreinte masculine (avec ses espaces réservés, ses droits sociaux à conquérir…), il n’est pas simple de transmettre l’essence d’un féminin, encore largement réprimé. Voici le résumé de la psychanalyste dont le livre est présenté en encadré.

Mais attention à la fusion et il  faut bien penser à échapper à sa mère. Pour les psys, le chemin pour conquérir son identité féminine  reste plus ardu que celui de l’identité masculine. « La mère est source de vie toute puissante, elle est le premier objet d’amour absolu, fusionnel. Le petit garçon sait qu’il est différent de sa mère et peut lui échapper. La fille, en revanche, se perçoit dans une similitude sexuelle et se sent très vite comme une reproduction, une miniature de sa maman. Elle va se débattre longtemps, » analyse le psychiatre Aldo Naouri dans son livre Les filles et leurs mères. En deux mots, pour devenir une femme bien dans sa peau, elle ne doit pas rester la fille de sa mère. C’est pour cela qu’elle doit entrer dans une stratégie de séduction vis-à-vis du père.

Devenir femme n’est pas une chose aisée à tout prendre et lorsqu’on récolte les souvenirs d’une femme à l’époque où elle avait le même âge que sa fille, c’est tout l’enjeu de la féminité qu’on essaie de comprendre.

Nesrine, 35 ans, architecte, 16 ans en 1996

A 16 ans, j’étais très branchée musique ! La mode était aux pantalons taille basse, shorts à ras les fesses, jeans moulants et petits top dos nu. A l’époque c’était la mode mais le drame c’est que moi je n’y avais pas droit. Parfois j’avais l’air d’une vraie paysanne à côté de mes copines. Le comble c’est que lorsque ces mêmes copines venaient me rendre visite chez moi mes parents n’étaient pas choqués de les voir habillées de la sorte. Ma mère me disait  » chacun est libre d’éduquer ses enfants comme bon lui semble. » Je ne savais pas ce que j’allais faire plus tard je n’avais absolument pas conscience des dangers de la vie et encore moins ceux liés aux maladies sexuellement transmissibles. D’ailleurs il n’était pas question d’avoir des flirts à cet âge. En fait, je profitais de l’été pour vivre une histoire d’amour platonique et à la fin de l’été, je mettais fin à toute romance. Mes parents étaient très stricts : pas de garçons, pas de sorties et pas de vêtements excentriques. J’étais très surveillée par mes frères et la moindre tentative que je faisais pour fuir les parents me donnait des sueurs froides. Je me disais  » quand je serais mariée, je ferai ce que je veux». Erreur, c’est à partir de cet âge que j’aurais dû me battre pour imposer mes choix. »

Sa fille, Nawal, 16 ans

Mes parents me laissent m’habiller comme je veux. J’adore mettre des marques… Quand vous portez un vêtement de marque ça se voit tout de suite. C’est plus classe. En général ma mère me laisse acheter ce que je désire. En fait, elle me donne un budget et libre à moi d’en faire ce que je veux. Elle ne m’interdit jamais de faire telle ou telle chose. Sauf que, là, en ce moment elle trouve que j’ai trop de vêtements et que je suis une fille très gâtée. Ma mère à un côté moralisateur qui peut parfois être agaçant. Elle compare sans arrêt la vie des jeunes de son époque avec celle d’aujourd’hui.

Samia, responsable dans une banque

A 14 ans j’étais au lycée et en pleine période d’adolescence à la recherche de ma personnalité. Je sortais d’une longue période de garçon manqué et je commençais tout juste à prendre conscience de ma féminité. Je lisais  » Nous deux  » et « Le club des cinq » et autres revues un peu à l’eau de rose. A cette époque, je n’osais pas aller en ville sans être accompagnée de mes parents ou de ma grande sœur. Pas question d’aller chez une copine ou chez une voisine non plus. En revanche, j’avais le droit de les recevoir à la maison. Ma mère nous préparait un gâteau et nous jouions du Molière au garage. On adorait le théâtre. Nous nous enfermions également dans ma chambre pour discuter de  grandes questions du style : les règles c’est à quel âge  et comment embrasser un garçon.  Il n’était pas question non plus de se maquiller ou encore d’avoir un amoureux. C’était sain et tout à fait platonique. »

Sa fille, Sihem, 14 ans

Je n’ai pas à me plaindre de mes parents. Ils sont plus ou moins sympas avec moi je me fais juste un peu gronder pour mes résultats scolaires et pour le téléphone mais rien de grave. Je n’arrête pas de leur expliquer qu’on n’a pas besoin d’être le premier de la classe pour assurer son avenir. Mais ça, mes parents sont incapables de le comprendre. Ils veulent toujours que je sois la meilleure. Qu’est-ce que je lis ? Pour ne rien vous cacher, je n’aime pas trop la lecture. Je préfère, de très loin, la télé. J’adore regarder les séries comme Les experts, Doctor House ou Games Of Trônes. La télé, c’est magique. Un copain ? Il y a deux garçons de ma classe qui me plaisent beaucoup, mais je ne leur montre pas, question de fierté. J’économise tout l’argent de poche que mes parents me donnent jusqu’au moment où je sais précisément ce que je veux acheter. Ce mois-ci je me suis offert un petit top assez sexy et qui n’est pas du goût de mes parents qui préfèrent de loin les chemises et les tee-shirts. En général, c’est ma mère qui achète mes vêtements. Elle demande mon avis mais, finalement, ne me laisse pas faire des choix. D’ailleurs, quand on fait les boutiques ensemble, la journée à toutes les chances de tourner mal. Plus tard j’aimerais être une femme d’affaires et gagner beaucoup d’argent pour m’acheter ce que je veux.  »

Malvine Zalcberg

Le livre de Malvine Zalcberg est étonnant à plus d’un titre. Voilà un livre traduit du brésilien dans le champ de la psychanalyse lacanienne, la chose est suffisamment rare pour être soulignée. Mais ce qui est bien plus à mettre en évidence, c’est qu’il le mérite amplement la lecture. D’abord pour la rigueur avec laquelle il transmet les avancées de Freud et de Lacan, ensuite parce que sa manière de dire les choses est débarrassée de tout abus de jargon – autant que faire se peut – et vraiment accessible à qui s’interroge sur le trajet psychique de la fille et sur ce qu’elle attend de sa mère, enfin parce que les nombreuses formulations heureuses de l’auteur contribuent à mener plus loin des questions pourtant réputées difficiles et ardues. C’est sur ce dernier point que je soutiendrai ces quelques propos.

Ainsi, par exemple l’auteur avance : l’Œdipe fait l’homme, il ne fait pas la femme (143). A l’issue de l’Oedipe, si le garçon a reçu du père le droit au phallus, la fille devra continuer à chercher son identité comme femme. Manière de rappeler à quel point Freud, en considérant l’envie du pénis comme invariable dans l’inconscient, jusqu’à un certain point asphyxiait les femmes dans un tout phallique (30). C’est à ce même endroit que Lacan a entrepris d’élaborer son schéma de la sexuation qui va lui permettre de soutenir la voie du pastout. Si la petite fille, à l’encontre du petit garçon ne trouve pas de réponse chez le père quant au trait qui pourrait la faire femme, on peut comprendre l’importance de sa déception au point qu’elle soit tentée de renoncer à quitter la mère ou de se réfugier dans la situation œdipienne comme un port et ne jamais quitter le père. Dans la majorité des cas, on comprendra aussi qu’elle se laissera distraire de la rencontre avec l’absence, par la maternité. Celle-ci lui fournit un substitut phallique qui lui permet ainsi – momentanément, voire définitivement – de ne pas avoir à se soutenir du manque de trait qui spécifie le féminin.

Ce que Malvine Zalcberg fait bien entendre au travers de son livre, c’est que si le garçon se trouve avantagé de trouver un trait d’identification positif chez le père, le désavantage de la petite fille pourrait bien s’inverser dans la mesure où il s’agit toujours de reconnaître que pour soutenir sa parole singulière, c’est sur le vide qu’il faut s’appuyer, c’est toujours de l’absence qu’il faut précisément se soutenir.

J’en déduis dès lors ce que ce livre me permet de mieux penser : là où chacun se trouve aujourd’hui, dans le contexte démocratique qui est le nôtre, plus que jamais invité à inscrire sa singularité, c’est évidemment la façon dont se soutient le féminin qui trace la voie à suivre. Utile dès lors de reconnaître que là où l’homme en est à devoir davantage se soumettre à l’incertitude et se confronter plus que jamais à l’altérité, une femme se retrouve pouvoir lui indiquer le chemin, du seul fait d’être contrainte à ne pas inscrire le manque de la manière toute phallique qui, hier, était prévalente. Il y a un manque structural en l’homme en tant que sujet. Il y a un double manque chez la femme: comme sujet et comme femme (31).

Ceci fait bien entendre le déplacement qu’opère la mutation du lien social à laquelle nous avons à faire : là où hier, le phallique, sous l’égide du patriarcat, se proposait comme modèle universel de comment le langage affecte le parlêtre, aujourd’hui, c’est le pastout phallique qui s’impose non comme modèle qui vaille pour tous, mais comme indice de la voie que chacun doit frayer, donc inventer. Et dans une telle configuration, c’est bien le féminin qui se propose désormais comme voie à suivre. Autrement dit, le féminin n’y est plus la propriété des femmes, mais plutôt ce à quoi chacun doit se confronter une fois que l’on a mis comme raison de la vie collective, l’exercice possible de la singularité. En ce cas la féminité reste néanmoins la façon dont chaque femme noue son corps avec ledit féminin. La question de la féminité doit être résolue par chaque femme individuellement (242), écrira Malvine Zalcberg.

Mais c’est aussi une autre piste que le livre explore avec beaucoup de pertinence : celle de ce que la maternité apporte spécifiquement à une femme.

La contrainte un peu compliquée pour savoir ce que signifie d’être homme ou femme tient au langage, au fait que pour les humains, les positions respectives d’homme et de femme ont rapport avec la possibilité que nous avons de parler ; s’en suit en effet que les positions masculine et féminine correspondent moins à l’anatomie qu’à la façon dont le sujet va s’inscrire dans le langage : tout ou pastout dans la fonction phallique. Et de ce fait même, il s’avère possible pour l’humain de se délester de l’anatomie au profit de la place qu’il va prendre sous l’égide du signifiant. Reste à savoir si cette liberté dont il dispose le soustrait entièrement du destin anatomique qui est le sien.

Or c’est précisément à cet endroit qu’il faut revenir sur ce qu’implique la maternité : bien sûr celle-ci se propose comme substitut phallique – et donc comme distraction, voire comme esquive – à une femme en panne de trait qui la fait femme, mais la dite maternité est aussi à interroger du côté du pastout phallique. C’est déjà ce que Lacan avançait en 1960 lors du congrès sur la sexualité féminine : il convient d’interroger si la médiation phallique draine tout ce qui peut se manifester de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l’instinct maternel. C’est autrement, mais avec la même pertinence que Malvine Zalcberg profitera d’une citation de l’écrivain D.H. Lawrence dans son ouvrage Amants et fils, pour faire entendre la spécificité de ce qui noue la mère à son enfant, en l’occurrence fille : un fils sera mon fils jusqu’à ce qu’il rencontre une femme, mais une fille sera ma fille toute la vie (183).

Autrement dit, quelque chose du lien mère-fille, serait l’indice de ce reste, de ce qui échappe au phallique dans la relation d’une mère à son enfant. Autrement dit encore, l’enfant, loin de n’être que le phallus de la mère, est aussi son objet à voire même, comme Lacan l’écrit dans sa lettre à Jenny Aubry, l’enfant peut réaliser la présence de l’objet a dans le fantasme de la mère. Et il ajoute que, ce faisant, il lui donne, immédiatement accessible, ce qui manque au sujet masculin : l’objet même de son existence apparaissant dans le réel. Ce qui se traduira chez Malvine Zalcberg en : la femme a un recours de plus que l’homme pour chercher une compensation à sa perte de jouissance : faire de ses enfants objets a des objets causes de son désir. L’enfant permet à la mère en tant que femme d’avoir accès en son fantasme à l’objet cause de son désir (…) L’enfant devient un “bouchon” pour la mère, un bouchon qui comble son manque (160). J’aurais préféré lire : l’enfant devient un bouchon pour la mère, non pas un bouchon qui comble son manque, mais un bouchon qui lui permet d’empêcher son manque d’émerger.