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On nous rit au nez !

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On nous rit au nez !

Avec les derniers mouvements de grève des professeurs, les jeunes élèves se sont sentis pris en otage. Ils sont devenus un instrument de chantage entre les syndicats et l’Etat, cela n’a fait qu’exacerber leur sentiment de rejet face à la politique.

par Salem Djelassi

«  Et pourtant on croyait que c’était une révolution et pour les jeunes et par les jeunes  dit Nizar 22 ans, aujourd’hui regardez ce qui se passe  … Les jeunes on en parle plus ! et la dernière fois que quelqu’un a su parler aux jeunes de la politique, c’était Kafon et Hamzaoui avec Houmani ! »

Force est de croire que chez les jeunes, la politique c’est la grande désillusion,  tout comme la révolution du 14 janvier qui avait donné de l’espoir à des milliers  d’entre eux. Le temps de l’euphorie est fini et place à des gens de plus en plus âgés qui ont profité de cette manne du ciel pour accéder au pouvoir tout en démontrant de jour en jour qu’ils sont très loin des préoccupations de la jeunesse. Le sentiment de rejet de la politique aiguisé par les dernières grèves a,  en fait, commencé à fomenter bien avant.

En Tunisie, plus de 50 % de la population tunisienne a moins de 30 ans. A peine sortie de la révolution,  cette jeunesse ne se retrouve pas vraiment dans ceux qui la dirigent. Et la réalité des choses le montre bien : juste après la révolution, l’Assemblée Constituante était présidée par Mustapha Ben Jaâfer, 72 ans, la moyenne d’âge pour environ 150 élus (sur un total de 217 élus) dont on a relevé que la moyenne d’âge avoisine les 49 ans ! La loi relative à l’Instance des Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE) stipule que l’âge minimum pour y siéger est de 35 ans. Une décision perçue par beaucoup comme une “discrimination” à l’égard des jeunes. Autre coup dur pour la jeunesse, c’est la mise sous les verrous des jeunes graffeurs et rappeurs sous la Troïka. Voici ce qu’a déclaré à l’époque  l’historienne Jocelyne Dakhlia : « Cette sévérité à l’égard de l’expression libre de certains jeunes, par contraste (relatif) avec d’autres formes d’expression, est la preuve du dysfonctionnement de la Troïka. On a toujours les vieux réflexes sécuritaires qui vont agir sur la liberté d’expression pour mieux dissimuler le laxisme sur le reste, sur les questions économiques et sociales », cette liberté d’expression verrouillée a fini par réveiller les vieux démons de la censure chez les jeunes. Hédi, 25 ans, était très heureux d’appartenir à un parti politique de gauche en Tunisie et il entendait bien profiter  de l’ambiance de liberté dans le pays.  Mais un an et demi plus tard, passée l’euphorie des élections, Yahia prend ses distances avec le parti et fonde une association   qui organise des colloques et propose des débats qui traitent des “problèmes réels”. Un peu déçu, il constate que “les choses ont changé” depuis que son parti est devenu proche du  pouvoir. Il a donc préféré se tourner vers la société civile. Pour Hédi, c’est plus utile d’être sur le terrain que de militer dans un parti politique. Dans ce sens, une étude de l’Observatoire tunisien de la jeunesse explique que la participation de la jeunesse tunisienne dans la vie politique est trop maigre : seulement 2,7 % des jeunes sont membres d’un parti politique. Ce chiffre illustre clairement le désistement des jeunes à s’adonner à l’activité politique et cela ne signifie cependant pas l’ignorance des jeunes de la scène politique ainsi que de ceux qui la composent. A noter que les cafés publics sont les endroits où on parle le plus de politique chez les jeunes et ce, à raison de 72,3 %.

En 2015 et à peine  le gouvernement élu, voici qu’ils se retrouvent l’otage de leur professeurs.

Pour les élèves aussi bien que pour  les parents, la coupe est “pleine”,  l’exaspération des élèves devient de plus en plus pressante et palpable.

«  Les professeurs en font trop !  dit Neïla, journaliste, 40 ans et parent d’élève. A ma fille le professeur a bien expliqué qu’elle n’est pas la bienvenue parce que sa mère est journaliste et que les ‘journalistes de la honte’, et là je reprends ses mots, n’ont pas soutenu  les professeurs durant la grève. »

Cette situation inextricable et ce contexte de grève où les professeurs demandent à être « de plus en plus riches. On nous rit au nez !», selon un élève qui vient de repousser les jeunes à re-parler politique. Voici leurs témoignages.

Les jeunes vus par la Banque Mondiale

La Banque Mondiale a fait paraître  un rapport sur la situation des jeunes en Tunisie intitulé, « Surmonter les obstacles à l’inclusion des jeunes », en collaboration avec l’Observatoire National de la Jeunesse et le Centre pour l’intégration en Méditerranée.

Ce rapport évoque les difficultés des jeunes Tunisiens à s’intégrer, que ce soit dans l’accès à l’éducation, la participation politique en passant par l’emploi et la culture.

Gloria La Cava, co-coordinatrice et spécialiste senior en sciences politiques à la Banque Mondiale, région MENA, a indiqué que la révolution de 2011 avait aidé à identifier les différents dynamismes d’exclusion des jeunes, à savoir le chômage, l’exclusion de la vie politique, culturelle.

Evoquant le chômage des jeunes, le rapport de la Banque Mondiale révèle qu’un jeune Tunisien sur trois dans le milieu rural et un jeune sur cinq en milieu urbain appartiennent à la catégorie des NEET (ni dans le système d’éducation, ni dans l’emploi, ni en formation). Dans cette catégorie, une grande majorité n’a pas terminé l’enseignement secondaire ou supérieur.

Népotisme, disparités régionales, sentiment d’exclusion ou d’humiliation découragent ces jeunes dans leur longue recherche de travail.

« Beaucoup de jeunes dénoncent ce qu’ils perçoivent comme un manque total d’empathie de la part des employeurs potentiels  qui, selon un jeune ‘vous traitent comment un mendiant ou vous disent (que) Dieu pourvoira à vos besoins' », cite le rapport de la BM.

A cela, viennent s’ajouter des obstacles sociétaux pour les jeunes femmes inactives, particulièrement dans l’intérieur et le sud du pays « où les traditions patriarcales sont profondément enracinées ».

Gloria La Cava a ajouté qu’en 2013 les jeunes Tunisiens avaient moins, voire aucune confiance, dans leur gouvernement, avec seulement 8,8 % des jeunes qui affichent leur confiance. Aujourd’hui, plus de jeunes font confiance aux associations et au volontariat.