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Piercing et tatouage Les jeunes se font la peau

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Piercing et tatouage Les jeunes se font la peau

Etre différent, choisir la singularité pour s’extirper de l’indifférence. Des motivations qui ne cessent de guider
les comportements. Surtout chez les jeunes. Tous les sentiers de l’être et du paraître sont ainsi visités, avec
originalité et audace.

par Walid Salem

Depuis la manière de s’habiller, le look, à la façon de faire, en passant par tous les
subterfuges -somme toute légitimes- d’afficher sa particularité. Et là, les trouvailles ne tarissent pas. Les
dernières en date?

Le tatouage et le piercing.

Sans être le cru de notre époque, ces pratiques ont de plus en plus pignon sur rue. Focus sur cet effet de mode.

Se tatouer une partie du corps, se marquer d’inscriptions ou de dessins indélébiles en introduisant des matières colorantes sous l’épiderme à l’aide de scarifications, de piqûres. Se griffer à fleur de peau pour marquer sa différence et donner ainsi libre cours au désir d’être autrement. C’est à vivre et à faire voir. Et là, l’effet ne passe pas inaperçu puisqu’une frange de la jeunesse s’y prête et se laisse volontiers admirer, reluquer, là où elle passe, que ce soit sur les plages ou dans les lieux confinés où on retrousse les manches et découvre le torse. Bref, partout et surtout dans les endroits dits «branchés». Une féerie de couleurs, de tons et de motifs de tous acabits sur le torse, les bras et autres parties du corps s’offre ainsi aux regards. Pourtant, la pratique en elle-même ne date pas d’aujourd’hui et n’était nullement l’exclusivité des seuls jeunes, comme cela semble entre le cas actuellement. En effet, le tatouage est aussi vieux que le souvenir puisque sa pratique remonte à des temps lointains.

« Pour Ghalia » Wissem, 25 ans, propriétaire d’une salle de jeux

Mon tatouage a huit mois d’âge, c’est aussi l’âge de ma petite fille, Ghalia. Oui, je me suis marié jeune et je suis fier de mon bébé… C’est un tatouage d’amour. J’ai choisi le bras parce que je suis fan des grands footballeurs italiens et c’est généralement à cet endroit qu’ils se font tatouer. C’est un tatouage permanent, c’est-à-dire à vie. Mais ça ne veut pas dire que je vais me faire tatouer à la naissance de chacun de mes enfants. Je n’aimerais
pas avoir un corps trop tatoué.

Pourquoi les jeunes marquent-ils leur peau ?

Contrairement à ce qui s’est passé ailleurs, les débuts du piercing et du tatouage en Tunisie, il y a environ quatre ans, ont été accompagnés de diverses précautions. On ne badine pas avec l’hygiène quand il s’agit d’effectuer ces deux opérations. Nous voilà donc dans un salon autorisé, par les services de la santé, à procéder au tatouage et au piercing. Ici, on refuse les objets métalliques fournis par le client lui-même pour effectuer un piercing. Un non averti irait croire que c’est commercial! Pas du tout, répond la responsable du salon, «le piercing s’effectue ici dans les normes de l’hygiène. On n’utilise que du platinum. C’est la seule matière autorisée et constamment contrôlée. La pose du piercing s’effectue en présence d’un médecin. Je suis très tatillon sur ce genre de détails. » Contrôlés aussi sont les encres, les pistolets et les aiguilles de tatouage par les services concernés. A noter que pour ce genre d’intervention, l’autorisation parentale est exigée pour les mineurs. Voilà pour la question hygiène et sécurité… Reste à savoir qui sont les amateurs.

Les clients de ce salon de la cité Ennasr sont aussi différents que les services qu’il propose côté look. Des jeunes qui ramènent souvent leurs modèles à tatouer, très accrochés qu’ils sont à leur icônes.

Quel est le plus prisé des deux types de tatouage? «Le permanent, c’est-à-dire un tatouage à vie!», nous répond-on.

Qui remporte la palme, les filles ou les garçons? A part égale, seuls les endroits du corps diffèrent. En effet, les jeunes garçons choisissent les parties apparentes (bras, torse…), les filles optent plutôt pour les épaules, les pieds, etc., privilégiant les endroits discrets, sorte de surprise glamour pour le petit copain…

Quels sont les motifs les plus prisés? Là aussi, les goûts varient. Si les filles sont branchées sur les motifs mignons (fleurs, papillons, dauphin…), les garçons vont plutôt pencher pour des motifs tribaux (graphismes chinois, africains, dragons, Che Guevara…).

Qu’en est-il du piercing? Il y a surtout une forte affluence de la clientèle jeune juste avant l’été. Le nez, les oreilles, les arcades sont les endroits «unisexe». Le nombril et la langue sont attirent davantage la gent féminine. Les jeunes n’ont qu’à choisir la localisation sur leur corps, le reste est l’affaire des professionnels. Tout comme pour le tatouage, on évite de perforer les diabétiques et les malades. Une attention particulière est portée au client si ce piercing se fait dans des endroits intimes.

« Ça fait «in» » Nadia, 19 ans, étudiante en 1re année de sciences juridiques

Depuis mon enfance, j’adore les piercings. A 14, ans j’ai effectué ma première pose de platinum… et j’ai fait le tour: nez, arcade, nombril, langue…

J’ai tout enlevé aujourd’hui pour ne garder que le piercing sur ma lèvre. Pour moi, ces choses-là dépendent souvent de mon humeur! Toutefois, je sais qu’un jour je vais tout enlever. Pour le moment, j’ai décidé que ce sera avec l’obtention de ma licence, c’est-à-dire dans trois ans. Pour le moment, ça fait «in». Si la décision d’effectuer le piercing n’a pas rencontré d’obstacles de la part de mes parents, elle a provoqué quelques tics au lycée. Par contre, elle était bien acceptée par les jeunes et même imitée. Normal, c’est l’éternel conflit des générations…

Traditions ancestrales, sur les deux rives de la Méditerrané

Des traditions ancestrales, sur les deux rives de la Méditerranée, l’ont valorisé, entretenu et transmis de génération en génération. Certaines l’ont même sacralisé pour en faire un signe d’appartenance et de reconnaissance. Le vécu du tatouage a traversé les siècles en prenant tantôt la signification d’emblème tribal, tantôt de hiérarchie sociale ou, chez certains, d’attribut de virilité.

Chez la femme, il a souvent été consacré pour sa dimension esthétique. La tradition orale nous rapporte encore, à travers chants et poèmes populaires, les scènes de l’amoureux mettant en exergue le tatouage de sa dulcinée. La peau a de tout temps été utilisée comme support de messages adressés à l’autre, une affirmation de soi à travers le regard de celui qui ne saurait ne pas la voir. Le message varie, il peut s’agir d’un graffiti, d’une image symbolique ou tout simplement d’écrits griffonnés pour exprimer soit un malaise latent, soit une motivation de vie et de survie. « Ma mère avant tout », « J’irai jusqu’au bout », etc.

Aujourd’hui, si le désir d’intégrer la peau dans la sphère de la communication persiste, il est certain que ses motifs ont changé. L’ambition des jeunes qui s’y adonnent est manifestement autre. Le graffiti écrit ne semble plus être de mise, cédant le pas au symbole, au signe et au code. C’est pourquoi peut-être et dans la foulée de ce désir de cultiver la singularité, la pratique du tatouage n’est pas restée orpheline. Elle s’est vue renforcée par le piercing, allié significatif qui, poussant l’originalité à son extrême, brise l’imperméabilité de la peau et s’y ancre de différentes manières, de l’anneau au pendentif.

Etre dans « sa peau »

Le piercing n’est pas une nouveauté. Tout comme le tatouage, sa pratique remonte à des siècles et les motivations ne sont pas bien différentes. Seul le procédé varie. Toutes les parties du corps peuvent être le lieu d’ancrage de motifs, de bijoux, de forme et de symbolique divers. C’est tantôt le lobe de l’oreille, la narine, le sourcil, tantôt les

lèvres ou même la langue. Généralement, c’est l’extériorité qui est prisée, justement pour assurer au message corporel son effet d’interpellation. Le piercing joue sur le voyeurisme d’une manière plus prononcée que le tatouage. Le m’as-tu-vu par excellence.
D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que la pratique a fait école dans les milieux gays des années 70. Mais aujourd’hui, on ne cultive plus la marginalisation mais plutôt l’autoaffirmation, comme le prouvent les témoignages recueillis, qui en substance affirment y avoir recours « pour être bien dans sa peau ».

Une fleur sur le coeur

J’ai réalisé quatre tatouages sur mon corps. Des tatouages qui ne sont pas apparents, même quand je porte un tee-shirt.
Le premier est un tribal africain. C’est un ami tatoueur qui vit au Texas qui me l’a fait sur le dos. Au début, c’était sur un coup de tête.
Le deuxième représente une fleur parce que j’aime bien les fleurs. Il est sur ma poitrine, du côté gauche. J’ai voulu avoir une fleur sur le coeur, même si le motif est très rare pour les hommes tunisiens tatoués… N’allez pas croire que je suis romantique!
Le troisième motif est sur ma cuisse droite. C’est ce qu’on appelle un traditionnel japonais. Il est très esthétique: il s’agit d’un poisson, d’un lotus et de fleurs… un tatouage porté par les tatoueurs professionnels pour qui il constitue un signe distinctif. En plus, le poisson rappelle mon signe astrologique.
Le quatrième tatouage représente un ange qui pleure. Il est sur mon épaule. Tous ces tatouages sont mes choix personnels. Les endroits où ils sont placés ne sont pas très apparents parce que je veux que ça reste pour moi… Je n’ai aucun problème avec mes parents… Quant à mes amis, ils sont tous tatoués!

Vecteurs d’interpellation

Qu’est-ce qui tente les jeunes? Pourquoi ces pratiques ont-elles été revisitées aujourd’hui pour être converties en une manifestation corporelle de mode? Comment ces choix sont-ils vécus par l’entourage?

Autant de questions auxquelles les témoignages recueillis (voir ci-contre) ont en partie répondu. Toujours est-il que loin d’être un phénomène de société, la pratique du tatouage et du piercing exprime à n’en pas douter une manière «d’être bien dans sa peau» propre à notre époque. Une manière qui se focalise sur le corps comme vecteur d’interpellation qui ne doit nullement nous laisser indifférents. Et là, il faut bien se garder de juger ni de tirer des conclusions hâtives. Il est clair qu’il s’agit là d’un désir de communication qui utilise des modes peu communs, et sur lequel certains ne manqueront pas de jeter l’anathème, mais qui demeure tout de même une forme d’expression.
Manifestement, le rapport au corps semble virer à la codification et au symbole. Certains y verront une tendance à l’exubérance doublée d’un exhibitionnisme gênant. D’autres l’expliqueront comme un signe d’appartenance à une caste à part. Quelques-uns, enfin, le prendront comme une manifestation exacerbée d’un désir de communication. Et c’est peut-être là ce qui se rapproche le plus de la réalité

Pour l’esthétique, Sofiène, 20 ans, étudiant, IHEC

J’ai découvert le piercing via la télé et les magazines.
J’ai tout de suite eu envie de me lancer mais j’ai beaucoup hésité avant de passer à l’acte. J’avais peur des mauvaises réactions, de nos mentalités. Des réactions négatives, j’en ai vécu lorsque j’ai franchi le pas, en commençant par mes parents, mais ils ont fini par accepter mon choix.
Le regard de la société était plutôt mitigé: il y a ceux qui ont apprécié et ceux qui ont vu ça d’un mauvais oeil. Quand j’étais au lycée, la direction et certains professeurs refusaient carrément de me laisser entrer avec le piercing, mais j’ai privilégié la voie du dialogue et même de la loi car il n’existe pas de texte législatif qui l’interdit. C’est ainsi que j’ai pu poursuivre mes études. Il suffit de foncer et de défendre ses choix.
J’ai fait ce piercing pour l’esthétique. Ça me plaît! C’est «in» et ça me distingue des autres! La grande frime, ce n’est pas mon genre.
J’ai choisi le piercing à l’arcade gauche… L’arcade, c’est le seul endroit possible pour les représentants du sexe masculin…