Allo maman Ado

La sexualité est un long fleuve tranquille mais…

Publié le
La sexualité est un long fleuve tranquille mais…

Comme tout le monde le sait, le sexe n’a jamais été une affaire facile dans nos contrées maghrébines. Trop de tabous, trop d’ambiguïté et de non-dit autour de ce qui devrait être une question simple et source d’épanouissement. En prime, une éducation sexuelle tout à fait absente dans les structures scolaires et le cercle familial. Résultat des courses… Frustrations, déceptions et ruptures tragiques entre les représentants des deux sexes.

Mais la jeune génération a-t-elle évolué ? Se comporte-t-elle autrement? Que pense-t-elle de la question de l’éducation sexuelle ?

Il y a quelque chose de très solide et de très fragile à la fois dans la personnalité du Tunisien. Certains l’appellent le paradoxe, d’autres la schizophrénie.
C’est que, quel que soit son âge (jeune ou moins jeune), le Tunisien peut virer de bord et changer de casquette à tout moment ! Pas besoin d’études, la situation du pays, juste après la révolution, n’a fait que confirmer ce comportement paradoxal. D’aucuns expliqueraient cela par la situation géographique du pays.

Avec le Nord ouvert sur la Méditerranée et l’Europe, d’une part, et le Sud qui s’enfonce dans une zone désertique constituant un portail vers l’Afrique, d’autre part, il faut s’attendre, au moins, à une personnalité tunisienne non pas schizophrène mais bigarrée ou colorée, tout au moins.
Ce petit détour géo-psychologique est tout à fait nécessaire pour comprendre le comportement de nos jeunes, aujourd’hui, et leur rapport à la sexualité.
En effet, deux Tunisie différentes et sans juste milieu coexistent.
L’une est ouverte, on y parle sans tabous de la sexualité et où les jeunes garçons la découvrent presque en s’amusant et l’autre, beaucoup plus austère et encline aux non-dits, aux tabous et aux interdits.
Bien entendu, les deux Tunisie s’accusent (on ne peut éviter de faire la comparaison avec ce qui se passe aujourd’hui en politique). La première accuse la deuxième de laisser les jeunes dans l’ignorance totale de leur corps, avec tout ce que cela peut entraîner comme conséquences dramatiques. La deuxième accuse la première de débauche et de pratiques conduisant les jeunes aux infidélités conjugales et les jetant en pâture aux maladies sexuellement transmissibles.

Il doit pourtant bien y avoir un juste milieu pour trancher et éclairer les jeunes sans les pousser à la débauche. C’est, tout simplement, le rôle de l’école (ou du lycée) mais, malheureusement, la rubrique éducation sexuelle est encore absente dans nos programmes. Voilà pourquoi nos jeunes se contentent des cours de sciences naturelles qui tournent parfois au vinaigre (surtout quand la prof est une femme – lire le témoignage). Mais il y a pire !

Certains professeurs éludent le cours en question et qui n’est autre que l’explication scientifique du fonctionnement des organes génitaux. Que reste-t-il, alors, aux jeunes pour découvrir le monde mystérieux de la sexualité, sinon Internet (avec le risque de confondre pornographie et sexualité) et l’apprentissage traditionnel basé sur une fausse interprétation de la religion, avilissant la femme et créant ainsi une situation dominant-dominé très archaïque ? Nouvelles technologies ou traditions, nos jeunes semblent encore désorientés… Ils ont peut-être appris quelques techniques mais rares sont ceux qui ont intégré l’esprit d’une sexualité conduisant à l’épanouissement des deux partenaires.

Neila, 20 ans

« Je trouve qu’il est devenu de plus en plus difficile d’aborder la question de la sexualité avec les garçons, surtout après la révolution. Je pense qu’il y a eu comme un revirement de situation. Avant, ils étaient beaucoup plus doux et galants, maintenant ils sont devenus agressifs… J’ai l’impression qu’ils confondent l’apprentissage de la sexualité et le discours religieux qui leur donne tous les droits. Je connais beaucoups de filles qui sont tombées dans le piège de garçons ayant fait pression sur elles au nom de la religion… Elles sont devenues dociles… Il y en a même qui sont tombées enceintes… »

Imed,20 ans

« Avec tous les moyens de communication, Internet et tout le reste, le premier et même deuxième contact sexuel est très étrange pour nous les hommes. Je dis cela parce qu’on se découvre et on découvre brusquement notre corps et on est parfois agressif avec les filles, voire même violent. Il arrive que nous leur fassions perdre leur virginité à cause de notre ignorance ou tout simplement parce qu’on ne nous a pas appris à faire les choses avec douceur… Je suis tout-à-fait contre les jeunes qui disent qu’Internet est un moyen extraordinaire pour découvrir la sexualité… Il faudrait une méthode moins scientifique et plus humaine qu’Internet pour nous apprendre à nous épanouir à travers notre sexualité. »

Beya,16 ans

« Certains prétendent qu’éduquer sexuellement les jeunes suppose que l’on encourage la pratique du sexe hors mariage. Ils pensent qu’il vaut mieux ne pas en parler pour que les filles gardent leur virginité. Pour les garçons, c’est une autre histoire. Ils ont le droit de tout faire, car on ne peut pas savoir s’ils sont toujours puceaux. Alors que les filles ont le fameux test de virginité. »

Helmi,16 ans

« J’ai la chance d’avoir un père à l’esprit très ouvert et je pense qu’il a eu beaucoup d’expériences avec les femmes quand il était jeune. C’est pour cela qu’à l’âge de 13 ans, il a pris l’initiative d’aborder la question de la sexualité avec moi. Il m’a dit que j’allais forcément avoir des copines et a jugé que c’était le moment propice pour en parler. Il m’a tout expliqué mais avec beaucoup de finesse et de métaphores. Il m’a surtout donné quelques conseils pour bien me protéger. Depuis ce jour, à chacun de mes questionnements, je vais vers lui. Il me répond alors directement et sans complexe. »

Nedra, 17 ans

« Je suis une fille et nous sommes en Tunisie… Il ne faut pas trop rêver non plus. Mon père a bloqué le vérin de la parabole sur Nilesat parce qu’il croit que les autres satellites comprennent des chaînes passant des films osés… Vous voyez le genre ! Mon éducation sexuelle s’est faite à un âge plutôt avancé, grâce à Internet et aux discussions entre amies. Sinon, les professeurs n’ont pas été d’un grand secours puisqu’on n’osait pas leur poser des questions. C’est donc surtout via Internet, comme je vous l’ai dit et comme vous le savez. Nous avons tous des comptes sur Facebook ou accès à YouTube, et nous pouvons lire des articles, étrangers surtout, parlant de sexualité en général. »

Mourad,19 ans

« Je pense que l’on devrait commencer l’éducation sexuelle dès la maternelle car cela permettrait d’éviter les complexes et phobies qui pourraient survenir par la suite. Dans notre société, à force de mettre un voile sur tout ce qui est tabou, parler de sexualité aux adolescents risque de choquer. Donc, je dis un grand “OUI ” pour l’éducation sexuelle ! J’ai deux amies qui ont eu des mésaventures à cause de leur ignorance. La première a avorté dans des conditions lamentables après être tombée enceinte. La deuxième a frôlé la mort car elle a essayé de mettre un terme à sa grossesse de manière “traditionnelle”, en avalant des herbes, ce qui a provoqué chez elle une hémorragie grave. En voyant de tels cas, je suis encore plus convaincu que l’on devrait enseigner les notions d’éducation sexuelle dès le plus jeune âge. »

Héla, 19 ans

« Nous sommes dans des classes mixtes donc, dès que le prof évoque l’anatomie humaine ou les organes génitaux, tout le monde rit. Les garçons, sachant déjà de quoi il s’agit, rigolent moins que les filles. C’est bref, on ne dépasse pas une seule séance sur ce sujet ; surtout quand le prof est une femme. Et puis, on n’ose pas du tout poser de questions. Je me rappelle très bien du jour où le cours de sciences naturelles portait sur l’anatomie humaine… La prof a carrément appelé le directeur à la rescousse ! Il a dû assister avec nous au cours pour que personne n’ose rire, même si on le faisait en cachette. Sinon, nous n’avons pas appris grand-chose. Cela s’est limité à nous faire découvrir les organes génitaux. C’est tout. »

L’avis du spécialiste : Dr Skander Boukhar Neuropsychiatre – sexologue

Apprendre ou désapprendre ?

Si vous me posez la question de savoir comment les jeunes abordent la sexualité, je vous retournerai la question ainsi : comment la désapprennent-ils ? Évidement, le problème se pose autrement aujourd’hui, tant pour les jeunes que pour les moins jeunes. Après le 14 janvier, on remarque un nouveau phénomène social non sans influence sur la sexualité.
Ce phénomène, c’est malheureusement le retour du mâle ! Car, et c’est un grand dommage, la révolution a déterré la hache de guerre entre les hommes et les femmes. Il y a comme une réappropriation du terrain par les hommes, comme si tout le travail qui a été effectué sur l’émancipation de la femme s’est écroulé.
La sexualité devrait s’apprendre sur le respect de l’autre et la notion d’égalité et de partage. Aujourd’hui, il y a un retour du discours religieux, qui privilégie la supériorité de l’homme, et cela fausse toute la logique de l’apprentissage. Je pense que le risque encouru aujourd’hui par les jeunes, c’est qu’ils continuent à vivre leur sexualité dans cette logique de dominant-dominé.
Les jeunes garçons ont tendance à croire qu’ils peuvent tout se permettre avec une jeune fille et qu’ils peuvent donner libre cours à leurs phantasmes, entraînant parfois des filles peu informées sur la question de la sexualité dans des histoires parfois dramatiques. Et pour se déculpabiliser, ils utilisent ce que l’on appelle « une rationalisation psychologique » en se cachant souvent derrière un argument religieux très dévalorisant pour les femmes.
Je conseille aux jeunes la vigilance et pas seulement par rapport aux MST. Il s’agit d’une vigilance intellectuelle. Je les encourage à réfléchir pour que la sexualité soit un partage de plaisir. Il ne faut pas que le narcissisme s’invite dans une relation.
Les jeunes filles ne doivent pas faire preuve de naïveté chaque fois qu’elles sont sollicitées… elles doivent être vigilantes parce qu’elles risquent, justement, de se retrouver dans un rapport de domination pervers très archaïque.