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Les tunisiens ne se connaissent pas

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Les tunisiens ne se connaissent pas

Méconnaissance de soi et de ses capacités, difficulté à interagir et à communiquer… Du coach à la voyante, chacun y met du sien….

par Salem Djelassi

Qui n’a jamais entendu parler de voyante ou de ce que l’on appelle dans nos contrées « Arrafa » ?

Cette consultante qui fait partie, qu’on le veuille ou non, de notre culture et de notre inconscient collectif en Tunisie. C’était la psy et le coach de nos mères me diriez-vous. Mais non, ces femmes, ou ces hommes, sans formation aucune mais avec beaucoup de bagout et de savoir-faire social, continuent à faire recette.

Pourquoi ? Parce que les Tunisiens ont toujours eu besoin de cette assistance pour leur redonner confiance en eux, une personne qui leur parle d’eux-mêmes ou qui tire les traits de leur personnalité qu’ils ignorent tant. « Même cultivés et bardés de diplômes, les Tunisiens ne savent pas vivre ensemble, dit Sélim,un directeur d’hôtel, c’est une notion qu’on a oublié de nous enseigner, raison pour laquelle on ne réussit jamais rien comme il faut : ni notre couple, ni notre boulot, ni nos choix politiques. Nous ignorons tout de nous-mêmes, comme si la population tunisienne était composée de plusieurs personnalités qui se connaissent très mal ou qui ne veulent pas coexister.

Descartes n’est pas passé par là

Schizophrénie congénitale chez nos peuples ? L’un des éléments de réponses nous vient du journaliste Irakien Abdelkhalek Husssein, qui écrit : « Le délire du discours schizophrène est connu, pas de lien entre les phrases, pas de finalité, désordre de la pensée.

Les sociétés arabes présentent de plus en plus ce symptôme, y compris des universitaires, des journalistes et des intellectuels. Leur discours n’a plus aucun sens précis, vous écoutez et vous vous demandez ce dont il s’agit, quand vous posez des questions, on vous répond que vous n’êtes pas capable de comprendre ». De même, l’utilisation du double langage est souvent inconsciente et provient d’une division de la personnalité et de la dualité intérieure.

Un individu schizophrène pense que tout le monde complote contre lui, même s’il n’y a aucune preuve tangible. Les Arabes sont devenus les spécialistes des « théories du complot. Ils ont l’impression que tout le monde complote contre eux ».

Causes principales de cette ignorance de soi ? Une société à plusieurs vitesses.

Ses tabous, ses interdits, son système éducatif, ont fait du Tunisien un sujet acculturé mais en réalité assez peu cultivé, mondialisé mais souvent intolérant et rétif aux idées nouvelles.

La jeunesse se cherche, enlisée et perdue dans ses contradictions. Tiraillée par une modernité virtuelle et une pesanteur conservatrice, elle persiste à bricoler son identité. On en est donc là ! Et depuis belle lurette et ce ne sont pas les nouvelles politiques ou le printemps arabe qui vont changer quoi que ce soit. Les Tunisiens continuent à « bricoler » leur « moi », à éviter de lui faire face et à cultiver les tabous autour de tout ce qui touche à leur sacro-sainte personne. Mais voici que les choses ne peuvent pas fonctionner à notre guise. Un jour ou l’autre, nous sommes confrontés à un problème dans notre couple ou à une exigence professionnelle qui nous accule à aller au fond de nous-mêmes, au risque de nous étouffer ou carrément de perdre notre boulot. « Il ne faut pas oublier non plus que nous ne sommes pas un peuple cartésien malheureusement, Descartes n’est pas passé par là! » dit Kamel, universitaire. S’ils sont restés attachés à leurs émotions et à leurs ardeurs, les Tunisiens ont découvert aujourd’hui de possibles solutions pour les sortir de cette incapacité à interagir avec les autres et mieux communiquer.

C’est ce qui explique, par exemple, le succès des coaches, des psys, des sexologues et des livres de développement personnel ».

Les Arabes sont devenus les spécialistes des « théories du complot. Ils ont l’impression que tout le monde complote contre eux ».

Effectivement, ces livres porteurs de titres comme « Comment faire l’amour à un homme », « Comment faire l’amour à une femme », « Comment convaincre son patron », « Comment se faire des amis » ou « Comment lire dans les pensées de vos interlocuteurs », remplissent les étagères de nos librairies.

Avec leurs titres aguicheurs, difficile de leur résister, surtout en temps de grandes crises. « Cela fait des années que ces livres ont du succès, nous explique un libraire, vous savez, les gens sont avides des recettes du bonheur… ils sont prêts à n’importe quoi !

La plupart des férus de ces livres en Tunisie sont des lectrices…

On sent que les femmes sont plus demandeuses de ce genre de littérature, mais une question me vient tout le temps à l’esprit : comment ces livres peuvent-ils être efficaces chez nous, avec une mentalité comme la nôtre, alors qu’ils ont été écrits par des Occidentaux dont la culture est très différente de la nôtre ?

Si les Tunisiens achètent ces livres, c’est parce que ça les rassure quelque part.

Il y a toujours un prix à payer quand on vit dans l’ignorance de soi ».

C’est comme s’ils allaient chez une voyante ou un psy. « Mais ces dernières années, les Tunisiens ont découvert les psys pour les éclairer sur eux-mêmes et, tout récemment, ils découvrent une autre tendance qu’est celle des coaches.

Coaching attitude

On aurait pu croire à une mode mais c’est une tendance fortement intégrée. Ces maîtres investissent, depuis une dizaine d’années, tous les domaines. Grâce à eux, on peut arrêter de fumer, mincir de 10 kilos, rester jeune toute la vie, mener à bien sa carrière professionnelle. Une formule qui, après avoir intéressé le monde sportif (le coaching a pris ses racines auprès des athlètes de haut niveau), a très vite séduit le monde du travail. Aujourd’hui, de grosses entreprises emploient des coaches. Mais que fait exactement ce coach ?

Au cours des entretiens, le coach utilise plusieurs techniques : écoute, questionnement, confrontation, etc. Entre les séances, il donne quelques exercices à faire pour explorer de nouveaux comportements : lire, se documenter, pratiquer une activité sportive, ou bien développer le respect de soi -par exemple, en s’offrant un cadeau par jour-, dresser la liste de ses satisfactions dans une situation donnée ou s’autoriser des pauses au cours de la journée. Le déroulement des séances est ainsi très personnalisé et répond au rythme et aux aspirations de chacun. Les différentes méthodes utilisées contribuent à aider l’individu à prendre conscience de son propre mode de fonctionnement et à le libérer de ses croyances contraignantes.
Quelles sont-elles ? Ce sont justement les freins socioculturels qu’une société impose à ses individus et Dieu sait s’il en existe. Selon Olfa Khali Arem, coach professionnel certifié (lire l’interview), « nous vivons dans une société où le qu’en-dira-t-on fait partie de notre culture et les Tunisiens accordent donc plus d’importance à l’image qu’ils veulent donner à la société que celle qui leur correspond et qui, dans la majorité des cas, contribue à leur épanouissement ». Ainsi, on serait obligé de vivre une image et d’en communiquer une autre. Et c’est là où se trouve notre plus grande crise de communication, crise qui trouve sa source à la naissance du couple par exemple et qui crée les situations les plus difficiles à vivre.

La vie à deux fait tomber les masques.

Car la vie du couple fait aussi partie de la technique du coaching et, dans ce cas, on parle de coaching de vie. « Voilà longtemps que l’on se bat contre cette crise de communication dans le couple ou dans le cercle social en général, dit Hédi, enseignant à l’IPSI.

Avez-vous remarqué une chose ?

Les Tunisiens ne vous disent jamais non mais ils ne tiennent pas leurs promesses !
Est-ce parce qu’ils n’ont pas le courage de prononcer ce mot ?
Pas du tout mais ils préfèrent acquiescer pour ne pas froisser l’image qu’ils essaient de communiquer à l’autre. Ils se débrouillent plus tard par le mensonge ou par n’importe quel prétexte tiré par les cheveux. Il en est de même dans le couple où chacun tente de donner la meilleure image de soi avant le mariage. Mais ensuite, la vie à deux fait tomber les masques.

Ses tabous, ses interdits, son système éducatif, ont fait du Tunisien un sujet acculturé mais en réalité assez peu cultivé, mondialisé mais souvent intolérant et rétif aux idées nouvelles. La jeunesse se cherche, enlisée et perdue dans ses contradictions.

Madame de Montespan disait : « On a honte une fois et l’on en meurt toute la vie ». Il y a toujours un prix à payer quand on vit dans l’ignorance de soi ».

Souheil,46 ans banquier : Ma femme, mon coach

« Les Tunisiens ne s’ignorent pas mais ils ne veulent pas se regarder en face ou découvrir ce qu’ils ont comme capacités intérieures. C’est tout simplement une question de freins socioculturels, de petites angoisses devenant de grandes peurs. Peur de l’inconnu et du regard de l’autre. Lorsque je suis parti aux États-Unis pour mes études, j’ai découvert un mode de vie qui me permettait de mieux me connaître. Celle qui m’a aidé, en premier lieu, à dépasser mes angoisses c’est ma femme, une Américaine dont je suis tombé amoureux fou. Pour tout vous résumer, je me permettais de dire tout ce que je pensais devant elle sans la peur d’être jugé ou culpabiliser. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont poussé à l’épouser. En un an de vie commune, j’ai gagné énormément en termes d’estime de soi. C’était un nouveau regard que je posais sur moi-même et qui m’a permis de relever beaucoup de défis. Ma femme est infirmière, elle n’a jamais fait d’études en coaching, mais elle me faisait confiance et trouvait toujours le mot exact pour faire sauter le verrou qui me bloquait à un moment ou un autre… C’est peut-être la magie de l’amour dénué d’orgueil et de possession. »

Héla,28 ans : Au commencement était un livre

« La connaissance de soi ? Ce n’est pas une pratique très courante en Tunisie car dans une famille conservatrice comme celle où j’ai grandi, la réponse à tout cela serait le Coran et toutes ses interprétations. J’ai eu la chance de découvrir, un jour, un livre traitant du développement personnel, peu de temps avant de me marier, où le monde des désirs et des rapports sans tabous avec les hommes était expliqué. J’ai pourtant fait des études à l’université mais je n’ai jamais eu de vrais rapports avec un homme. J’ignorais presque tout sur la question de la mise en pratique du désir. Il est vrai que j’ai eu la chance d’épouser un homme qui m’a vraiment accompagnée dans cette découverte mais cet ouvrage, que j’ai lu et relu plusieurs fois, m’a beaucoup aidée dans ce sens. Après, un autre livre m’a accompagnée pour avoir mon premier bébé et, ainsi, je suis devenue une grande dévoreuse de ce genre de littérature et qui m’a beaucoup appris sur moi-même… C’est une éducation complète que mes parents ne m’ont pas donnée et que je compte transmettre à mes enfants. »

Mehdi,38 ans : Manque de souplesse

« Technicien, ma société m’a demandé de participer à un projet qui m’a amené à travailler dans une équipe plus importante. Là, il s’est avéré que, dans des situations de stress, je manquais de souplesse dans ma façon de communiquer et cela me frustrait. A l’issue de ce projet, on m’a proposé un poste de manager pour lequel j’avais besoin d’aide si je voulais réussir. Je ne souhaitais pas entrer dans une démarche psy. J’ai donc demandé une formation à la communication et mon coach m’a été présenté. Nous avons estimé la durée totale des séances à douze heures. J’ai rapidement eu confiance en lui. Il me faisait réfléchir sur ma façon de réagir. Avant, je pensais que passer du temps avec les gens était superflu et que seule la technicité comptait. J’ai alors compris qu’être un bon manager ne revenait pas nécessairement à être meilleur technicien que mon équipe mais à la soutenir et la guider. J’ai aussi compris que chacun a des besoins psychologiques différents et je suis moins pris de court face aux réactions des autres. Aujourd’hui, j’ai pris mes nouvelles responsabilités et j’ai mis mes séances en stand-by. Si de nouvelles difficultés se présentent, je les reprendrai pour travailler sur des situations réelles. »

L’avis du spécialiste : Olfa Khalil Arem , consultante en ressources humaines, technicienne en PNL, coach professionnel certifié

Les croyances limitantes

Pourquoi les Tunisiens ont-ils besoin de coaching dans leur vie personnelle, alors que la méthode à été développée pour le management et les cadres d’entreprises ? Est-ce vraiment une méthode qui aide à la connaissance de soi ?

D’abord, je tiens à préciser que nous avons tous besoin de coaching dans notre vie personnelle, que nous soyons Tunisiens ou Français ou Canadiens ou autres…

En fait, il suffit de vouloir faire du développement personnel. C’est un choix qui revient à chacun et devrait émaner du « coaché » ou, à défaut, qu’il le valide avant d’entamer la démarche de coaching.

Le coaching aide non seulement à la connaissance de soi mais il est même indispensable de commencer par cette étape pour réussir un processus de changement, accéder à son plein potentiel, développer de nouvelles compétences, atteindre des objectifs, améliorer sa communication…

Quelle est la différence entre le coaching et la PNL et quelle est la méthode la plus prisée (ou la plus adéquate) par les Tunisiens ?

La PNL est l’un des outils utilisés en coaching, tout comme l’Analyse Transactionnelle ou l’hypnose ericksonienne. En Tunisie, les personnes qui ont suivi des formations en PNL se présentent comme des coachs de vie et ceux qui ont suivi des cursus en coaching sont des coachs professionnels qui obéissent à tout un programme, dont un certain nombre d’heures de cours (le contenu devant être accrédité par l’International Coach Fédération ou équivalent), une supervision par un mentor, un nombre d’heures de pratique de coaching et des examens écrits, ainsi que des séances de coaching supervisées par un jury de coachs certifiés… Les deux méthodes sont prisées par les Tunisiens mais, en entreprise, le coaching convient mieux aux besoins et objectifs généralement exprimés.

Cette méthode peut-elle aider certaines personnes à franchir un cap difficile, le life coaching ayant fait ses preuves dans une telle situation ?

En effet, le coach aide les personnes en « crise » à prendre de la distance par rapport à leur état émotionnel pour détecter des pistes d’amélioration qui leur ouvrent d’autres horizons, leur permettant de développer des solutions possibles à leurs soucis.

Qu’elle est la différence entre le coaching et la thérapie chez un psy ?

Le coach aide les personnes à passer à l’action, alors qu’un thérapeute creuse dans le passé et aide le patient à comprendre les raisons et/ou causes du problème.

Le coach doit s’assurer que la personne qui vient le consulter ne présente pas de signes de « maladie psychologique » car il n’est pas en mesure d’exercer en tant que médecin, il aide les personnes à comprendre ce qu’elles désirent réellement et les accompagne à réaliser leurs objectifs, qu’ils soient personnels ou professionnels.

Notons que le coach ne peut intervenir comme thérapeute, psychiatre ou psychologue et il est donc conseillé d’orienter ceux ou celles qui présentent des signes de déséquilibre psychologique vers un spécialiste. Il y va de l’intégrité, de la déontologie et du sens éthique du coach.

Selon votre expérience, quels sont les « freins » intérieurs qui empêchent les Tunisiens d’aller de l’avant dans leurs parcours personnels dans la vie ?

Les freins les plus fréquemment notés sont culturels et c’est ce que l’on appelle communément les croyances limitantes. Nous vivons dans une société où le « qu’en dira-t-on » fait partie de notre « culture ». Les Tunisiens accordent donc plus d’importance à l’image qu’ils veulent donner à la société que celle qui leur convient et qui, dans la majorité des cas, contribuerait à leur épanouissement.

Le travail du coach est d’aider la personne à se connaître : ses points forts et ses pistes de développement, acquérir une confiance en soi et surtout développer l’estime de soi.

Ce faisant, le coaché est à même de définir ses objectifs de vie et le coach de l’aider à définir des plans d’action basés sur des objectifs SMARTEC (Spécifiques, Mesurables, Atteignables, Réalistes, Temporels, Ecologiques et Contextuels), et surtout axer sur la responsabilisation et l’autonomie de son client.

A quel moment faut-il consulter un spécialiste ?

Il n’y a pas de moments spécifiques. C’est le fait de vouloir améliorer sa qualité de vie, de passer d’une étape de vie personnelle ou professionnelle à une autre, de vouloir accéder à son plein potentiel, de développer de nouvelles compétences… C’est le moment où nous prenons conscience que nous voulons plus et mieux et que nous sommes tous capables du meilleur, qu’il suffit juste de le savoir et de le vouloir pour y accéder .

En général, les gens pensent que l’on se fait coacher parce qu’on a un problème. Je dis que si l’on est conscient que le coaching est un excellent levier de performance, c’est à ce moment même que l’on n’a plus de problèmes.

Vos conseils pour choisir un bon coach ?

– Un bon coach est d’abord, et avant tout, une personne qui a suivi le cursus certifiant et accrédité par ICF ou équivalent. Il est indispensable de s’en assurer car si un coach professionnel est conseillé pour développer, une personne prétendant l’être (malheureusement aujourd’hui en Tunisie, nous sommes confrontés à ce problème) peut être d’un effet très néfaste.

– Demander des références

– Se baser sur des CV

– Demander conseil auprès des cabinets de formation de coachs en Tunisie ou ailleurs.