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Mariem Samoud Ben Haj Nasr : «se remettre de la perte d’un nouveau né»

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Mariem Samoud Ben Haj Nasr : «se remettre de la perte d’un nouveau né»

Ayant appris que Mariem Samoud, l’une de mes anciennes élèves du lycée Azaiez kouja de Kélibia exerçait à l’hôpital Charles Nicolle avec beaucoup de compétence et de brio le métier de psychologue clinicienne en néonatalogie, j’ai désiré en savoir davantage et j’ai pris rendez-vous avec elle dans un café à Kélibia tout près du port de pêche, géré par l’artiste peintre Raouf Gara.

par Moncef Machta

Et c’est une jeune femme dont les yeux bleus, le regard franc et inspirant la sympathie et la richesse morale qui m’a d’emblée conquis. Elle s’est mise alors à m’expliquer les motivations qui l’ont poussée à choisir ce métier, à me donner un aperçu sur son vécu sur le plan professionnel, de la manière la plus claire et la plus attachante. Ecoutons-la.

Ce qui a pu motiver ce choix particulier, c’est en fait mon intérêt pour tout ce qui touche au domaine de la mère et de l’enfant. C’est aussi ma fascination pour tout ce qui est en rapport avec la naissance. De plus, j’avais toujours remarqué que la maman n’est pas du tout reconnue dans sa souffrance quand un accident néonatal lui arrive en cours de route. Ceci est d’autant plus regrettable que tout ce qui pourrait survenir dans la période périnatale est déterminant pour le développement de la personnalité future de l’enfant.

Je dois reconnaître également qu’il y a des raisons beaucoup plus personnelles, beaucoup plus profondes qui ont influé mon choix: C’est qu’avant ma naissance, ma mère avait perdu une fille en bas âge, et je n’avais pu le découvrir que quelques années plus tard, quand j’avais eu 10 ans, et cela en tombant par hasard sur notre livret familial. La découverte de cette sœur que ma mère avait délibérément fait comme si elle n’avait jamais existé, m’avait amenée à penser que j’étais une sorte de sosie d’une sœur qu’on avait purement et simplement gommée en la faisant disparaître du roman familial. Ma naissance était donc pour ma mère le moyen de réparer « une faute », de rectifier une sorte de ratage. Et cela m’avait travaillé longtemps et avait quelque part déterminé mon choix.

Ton métier consiste donc à soutenir psychologiquement des mères confrontées à ce genre de situations ?

Oui, ce sont donc des mamans dont les enfants décèdent dans la période néonatale, c’est-à-dire au cours du mois qui suit sa naissance. Je suis ainsi appelée à traiter des deuils non résolus, compliqués et chacun d’eux passe généralement par différentes étapes :

Mon intervention se situe dès le départ, précisément lorsque la mère se trouve en état de choc.

Cette intervention se situe à trois niveaux :
Soit à chaud, c’est-à-dire tout de suite après l’accouchement lors de l’hospitalisation de la mère, car le fait de l’accompagner tout de suite sur le plan psychologique est susceptible d’atténuer le degré de dépression qu’elle va connaître par la suite et de dépasser ainsi cet état de choc (la mère en général n’arrive pas à réaliser ce qui vient de lui arriver)

Toute ma stratégie consiste à l’amener à croire réellement à la perte de son enfant. Il s’agit donc de concrétiser cette perte, de la matérialiser, de la rendre réelle en allant jusqu’à lui monter le corps du bébé si elle le désire, le toucher, le sentir, le porter dans ses bras.

Au cas où la mère n’arrive pas à voir son bébé à la morgue, je photographie le bébé et lui montre un cliché et le lui fais développer. Ainsi la mère pourra conserver une trace de l’existence de son enfant (son rêve) perdu.

Il est à remarquer que le vécu d’un deuil est différent selon le sexe. Les hommes ont tendance à réagir par la colère, puis rationalisent rapidement.

La maman, quant à elle se trouve inhibée au point que son visage ne porte aucune expression. Dans ce cas, je ne dois quitter la chambre qu’une fois que la maman aura versé des larmes. Les pleurs sont salutaires car ils constituent un indice indiquant que la mère a enfin réalisé qu’elle a perdu quelque chose.

A ce propos, il est souvent regrettable que les médecins ne s’aperçoivent pas de l’importance de ces petits détails. Ils ont souvent en la matière des préjugés dont il est souvent difficile de se défaire. C’est pourquoi, avec le gynécologue, je ne suis pas la bienvenue alors qu’à la morgue, je suis paradoxalement bien accueillie. Les médecins ne sont souvent pas formés pour faire face à de telles situations.

Ainsi, tout ce qui doit préoccuper le psychologue en néonatologie c’est donc un travail sur l’attachement mère-enfant (aider la mère confrontée à une perte, à s’attacher à son enfant pour l’amener à se détacher de lui). En l’absence de ce travail sur le deuil, le détachement devient difficile voire problématique.

Le 2ème niveau d’intervention a lieu un mois après l’accouchement. La mère est appelée à rencontrer un chef de service qui lui explique les raisons du décès et lui donne des conseils pour que la prochaine grossesse se déroule dans de bonnes conditions. On appelle cette consultation : «Consultation de Deuil Postnatal (CDPN)». J’interviens ensuite pour évaluer l’état de la patiente au cours d’un entretien semi-directif. Selon le résultat de cet entretien, je décide de la convoquer ou pas pour un suivi psychologique.

Si la mère présente des signes de deuil compliqué, elle est tenue de suivre des séances de psychothérapie. (la consultation d’ailleurs se fait en présence des deux conjoints).

C’est aussi au cours de cet entretien que le psychologue se fera une idée sur les facteurs de risques éventuels, comme celui du manque de soutien social, ou celui dû à un traumatisme psychologique antérieur, ou encore celui dû à des antécédents de maladies psychologiques, des troubles de sommeil. Si ces facteurs sont nombreux, il faut prévoir une prise en charge.

Parfois les parents parviennent à surmonter cette épreuve, mais pas la fratrie à cause de la peur que le frère ou la sœur du bébé décédé ne soit confronté à une déception. Il s’agit alors de trouver le meilleur moyen de donner à l’un ou l’autre membre de la fratrie une explication de cette mort, tout en lui en donnant la version la plus positive possible.

La 3ème phase c’est donc celle de la psychothérapie.

– Si c’est un enfant (le frère ou la sœur du bébé décédé), il s’agit de l’amener à exprimer ses conflits par le dessin et le jeu. Par ce biais, l’enfant pourra être libéré de ses angoisses et les extérioriser. Si c’est le papa, mon intervention consiste à l’aider à libérer ses émotions, car les préjugés sociaux ne lui laissent aucune chance d’exprimer sa douleur psychique notamment par des pleurs.

Si c’est la mère, la prise en charge consiste à lui faire revivre sa grossesse en l’amenant à évoquer les circonstances de son accouchement et ceux de la perte de son enfant, lui permettre d’exprimer ses rêves se rapportant à l’enfant perdu.

La formulation des rêves qu’elle projette sur l’enfant sur le mode imaginaire aide à la concrétisation de l’être qu’on a perdu, car le problème majeur du deuil d’un enfant, c’est l’impossibilité de l’’immortaliser puisqu’on n’a pas de souvenir avec lui. Tout le travail du psychologue clinicien consiste à remplacer les souvenirs par des images mentales et permettre ainsi à la maman de pallier à l’absence du souvenir. Celle-ci est amenée progressivement à éprouver une certaine satisfaction en ayant des images vivantes de son bébé, lequel se trouve par la même idéalisé.

Le travail du psychologue ne consiste-t-il pas aussi à affronter une situation complexe due à un certain sentiment de culpabilité éprouvé par la mère?

Tout à fait. Toutes les mères qui ont été sujettes à un accident néonatal les empêchant de mener à bonne fin une grossesse ont en effet le sentiment d’avoir été des « mauvaises mères ». Un tel accident porte atteinte à sa fonction gestatrice.

Elle culpabilise de ne pas avoir pu donner à son bébé les soins nécessaires. Elle se sent même inapte à jouer dans le futur son rôle de mère. Cela concerne particulièrement les mamans primipares.

Les pères, quant à eux sont généralement démissionnaires quand leurs femmes donnent naissance à un bébé prématuré ou malformé, et vont aller jusqu’à culpabiliser la maman, ce qui peut même aboutir au divorce.

Un autre élément culpabilisant pour la mère, c’est l’entourage familial qui demande à la mère avec insistance de ne pas pleurer,ce qui l’empêche en somme de faire son deuil. C’est pourquoi, j’insiste toujours pour qu’elle pleure. A la phase finale du processus de deuil intervient le pardon. La mère va accepter la perte et parvenir à pardonner au défunt, car quelque part elle lui en veut, comme s’il lui avait faussé compagnie.

Y a- il des obstacles qui s’interposent à une prise en charge psychologique ?

Un des obstacles majeurs c’est le déni du décès qui empêche la mère de revenir consulter et de reconnaître qu’elle a besoin d’aide. Il y a aussi l’entourage qui a tendance à minimiser l’importance de cette perte.

L’entourage de la mère pense que la perte d’un adulte est plus éprouvante que celle d’un nouveau né, que l’effet de la perte d’une personne se mesure avec le nombre d’années qu’on a vécu avec lui, ce qui est totalement erroné.