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Violence sur les femmes : Comment y mettre fin ?

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Violence sur les femmes : Comment y mettre fin ?

« Tous unis pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes », tel a été le slogan autour duquel sensibilisation et débats ont été organisés le 2 décembre 2015 au Berges du Lac II par un groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD) dans le cadre de la lutte contre la violence.

par Hela Kochbati

Dans ce contexte, la BAD a exprimé son soutien à la démarche du Secrétaire général des Nations-Unies à travers une campagne, lancée depuis 2008, de 16 jours d’actions commençant le 25 novembre et allant jusqu’au 10 décembre et ce, avec son siège à Abidjan et ses différents bureaux extérieurs dont celui de la Tunisie. Il s’est agit de renforcer la motivation politique et de soutenir les ressources humaines pour prévenir et enrayer toutes les formes de violences contre les femmes et les jeunes filles sur le continent africain et à travers le monde. De fait, dans le monde, environ une femme sur trois est battue et est victime de violence physique ou autre au cours de sa vie. Selon la Banque Mondiale, le viol et la violence conjugale constituent, pour les femmes de 15 à 44 ans, un plus grand risque pour la vie que le cancer, le paludisme, les conflits et les accidents routiers rassemblés.

La lutte contre les violences sexistes dans l’espace public repose sur cinq piliers principaux 

Le renforcement de la lutte contre les violences physiques, l’extension du champ de formation des professionnels de santé, de la juridiction et des affaires sociales, l’amélioration de la prise en charge des victimes par le système de santé et une plus grande considération de l’impact qu’elles ont sur les enfants.

La violence existe dans les milieux urbains et ruraux, c’est pourquoi informer, sensibiliser quant à ce fléau et soutenir les femmes victimes de violence dans un cadre global, ainsi que la création de quatre structures spécialisées dans le territoire tunisien est essentiel.

En ce qui concerne le continent africain, qui connait des inégalités entre hommes et femmes et un taux d’analphabétisme plus élevé chez les femmes que chez les hommes. C’est pourquoi, œuvrer pour les droits légaux des femmes et leur autonomie économique par le biais des domaines prioritaires et renforcer les capacités des femmes constituent un cadre de mise en œuvre de la vision stratégique de la BAD et ce, afin de promouvoir l’égalité des genres entre 2014 et 2018, en misant sur les ressources financières et humaines, la décentralisation et la formation. Les réformes institutionnelles, dans la promotion de l’égalité hommes-femmes, ciblent la transformation de l’Afrique, l’intégration de cette dimension du genre dans toutes les stratégies nationales et régionales afin de trouver des moyens novateurs ayant un impact décisif dans leurs vies sur le terrain.

Assitan Diarra Thioune Economiste au département régional Afrique du Nord (ORNA) de la BAD

En tant que département régional Afrique du Nord de la Banque Africaine de Développement, notre rôle est de promouvoir une économie à fort taux d’emploi favorisant la cohésion sociale et territoriale, soit une croissance économique inclusive, et de réduire la pauvreté dans la zone. Les autorités tunisiennes ont leur stratégie nationale de développement et la BAD dispose d’une vision stratégique globale pour la période 2013-2022. Il s’agit d’accompagner la transformation du continent africain (croissance inclusive et transition vers la croissance verte) avec une aide continue et une approche régionale, un appui à l’agriculture et à la sécurité alimentaire et une approche par genre pour la protection des droites juridiques et de propriété des femmes. Près de 50 % de la population africaine sont constitués de femmes et ces dernières ne sont pas toutes intégrées dans le processus de développement. A ce niveau, nous avons associé notre voix à celle des Nations-Unies dans la campagne des seize jours d’actions pour changer les mentalités, promouvoir la gestion du savoir dans la perspective de l’égalité hommes-femmes et mettre fin à la violence contre les femmes. Nous œuvrons pour que ces femmes puissent avoir accès au savoir, aux ressources, à l’autonomie et figurer en première ligne dans le développement.

Fayçal Sahraoui Directeur général de la gestion du budget par objectifs au ministère de la Femme, de la famille et de l’enfance

1. Quelles sont les principales priorités de la stratégie par genre dans la lutte contre la violence en Tunisie ?

La stratégie quinquennale nationale par genre contre la violence consiste à modifier tous les comportements s’apparentant à la violence et à permettre également l’accès de la femme au travail, en limitant la discrimination et l’exclusion dont elle est l’objet pour des raisons de tabous sociaux. Il s’agit de travailler dans le cadre de cette stratégie pour limiter la violence au niveau de trois axes principaux, à savoir la participation de la femme à l’activité économique, à l’éducation et à la promotion de la parité. En effet, basée sur le genre, la stratégie nationale 2016-2020 est axée sur l’élaboration d’une base de données et d’un référentiel sur l’état des lieux, la mise en place d’une loi intégrale globale et l’application du cadre juridique.

2. Qu’en est-il des quatre structures créées pour lutter contre la violence ?

Il s’agit d’abord du premier centre pilote pour l’hébergement des femmes victimes de violence de Sidi Thabet. C’est une première initiative du Ministère qui vise à traiter les problèmes sociaux de manière efficace et ciblée. Par ailleurs, à la fin de l’année 2016 et au début de 2017, seront créée trois autres structures décentralisées à l’intérieur du pays.

3. Que recommandez-vous pour la prise en charge des femmes victimes de violence ?

Il s’agit d’une participation cohérente de tous les intervenants dans les secteurs des finances, de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la santé et notamment de la prise en charge psychologique. La lutte contre la violence ne se fait pas seulement à travers une plainte déposée dans un poste de police ou avec les outils juridiques, c’est aussi une approche participative de tous ces intervenants.

Héla Skhiri Chargée du bureau national d’ONU Femmes à Tunis

1. Quelle est la particularité des 16 jours d’action contre la violence ?

C’est une campagne qui permet à tous les pays du monde d’agir concrètement pour lutter contre la violence. Cette année, les actions sont basées sur la prévention contre les violences à l’égard des femmes. Nous considérons que la violence est une véritable pandémie et nous visons à employer tous les moyens nécessaires pour l’éradiquer. Même si des progrès ont été faits et que nous disposons de plusieurs études réalisées sur ce fléau, nous avons du mal à mesurer l’ampleur de ce phénomène. Comme dans plusieurs pays, il n’y a pas de système d’information permettant de répertorier toutes les situations de violence à l’égard des femmes. C’est, en fait, une problématique encore taboue et beaucoup de femmes, dans notre pays, ne portent pas plainte quand elles sont victimes de violence. Par ailleurs, parmi celles qui se présentent dans les services de police, aux affaires sociales ou dans un service de soins, peu nombreuses sont celles qui voient aboutir la procédure judiciaire engagée suite à leur plainte. Evidemment, nous travaillons sur la prévention mais, en dehors de ces journées d’action, également sur la mise en place de services adaptés pour traiter les cas de femmes victimes de violence, à travers le monde et notamment en Tunisie.

2. Que recommandez-vous pour la prise en charge des femmes victimes de violence ?

Mes recommandations sont de différents ordres, à savoir qu’il est possible de prendre des dispositions au niveau politique et de mettre en place des programmes microéconomiques clairs pour lutter contre la violence, cela se réalisant par l’établissement de stratégies et d’un cadre légal. En Tunisie, nous disposons d’une loi et d’un plan d’action mis en place sous l’égide du Ministère de la femme, de la famille et de l’enfance et soutenus par plusieurs organismes des Nations-Unies présents en Tunisie. Mais en dehors de la stratégie, un thème, très important, celui du projet de loi intégrale et globale de lutte contre la violence à l’égard des femmes et des filles. L’année 2016 verra des actions accompagnant cette loi et visant son adoption par l’Assemblée représentative du Peuple (ARP).

3. Quels sont les autres mécanismes pour lutter contre la violence, selon le slogan, « Oranger le monde » ?

Dire non à la violence à l’égard des femmes revient, avant tout, à ne pas l’accepter. La lutte contre la violence des partenaires intimes s’intègre dans le projet de loi intégral que nous attendons avec beaucoup d’espoir et qui est fortement soutenu par le Ministère de la femme, de la famille et de l’enfance. Par ailleurs, l’intervention de la BAD est centrée sur le renforcement des capacités des femmes en matière économique. Ce qui est très important car l’autonomie économique est un pilier essentiel et en lien direct avec la lutte contre la violence.

La violence à l’égard des femmes induit de graves conséquences, c’est un lien de cause à effet. Une femme victime de violence ne peut aller de l’avant et partir, en plein milieu d’une vie conjugale ou d’un foyer familial, sans des moyens et une autonomie financière. Par ailleurs, il est important de dire qu’en Tunisie, un travail énorme et très long reste à faire sur la gent masculine pour changer les mentalités, renforcer la législation et mettre en œuvre un plan d’action stratégique.

Des actions restent à entreprendre sur le terrain et des services concrets en première et seconde lignes restent à fournir concernant les procédures à engager contre la violence (procédures policières, prestations de santé, services sociaux, etc.). Cette campagne « Orangez le monde » vise à changer la société, les organisations et les individus pour mettre fin à la violence. Chaque action, chacune de ses facettes, qu’il s’agisse de l’aspect économique, psychologique ou autre, dans un cadre multidisciplinaire, est bienvenue dans cette mobilisation. Dans ce contexte, je voudrais relier la violence à la violation des droits et plusieurs activités du gouvernement et de la société civile visent, durant ces seize jours d’action, des cibles et des indicateurs spécifiques pour combattre la violence.

Mabrouka Gasmi Présidente du groupement d’intérêt économique des Femmes potières de Sejnène

1. Quelles sont l’approche et la contribution de votre groupement ?

Nous participons aujourd’hui, ma collègue Zeineb Farhat et moi-même, à l’atelier de réflexion de la BAD « Les femmes en première ligne du développement pour la lutte contre la violence ». Il s’agit d’apporter notre témoignage et de participer avec une exposition des créations des potières de Sejnane, qui façonnent la glaise depuis des siècles. En vendant leurs œuvres, ces femmes acquièrent une autonomie financière, un moyen de lutte contre la violence. Nous sommes présentes et nous invitons tous nos amis de la BAD et leurs amis à acheter les créations artisanales de ces filles et de ces femmes, afin de contribuer à leur responsabilisation. Actuellement, elles ne souffrent pas de violences conjugales mais d’une violence économique.

2. Comment, sans dénaturer la région et en contribuant à son développement à travers un commerce équitable, est née la quête d’autonomie de ces femmes potières ?

Les petites filles de la région de Sejnène rêvent de devenir médecins, pilotes, institutrices, etc., parce qu’elles ont vu leurs mères souffrir en travaillant les poteries. Ces dernières ont préservé l’art ancestral pour couvrir les besoins de leurs familles car elles sont toutes des chefs de familles, leurs conjoints étant malades, chômeurs ou ouvriers dans des chantiers publics à temps partiel. Quand nous nous sommes déplacés pour leur parler de la lutte contre la violence et les écouter, elles nous ont affirmé manquer d’eau depuis des mois. Par ailleurs, les jeunes filles quittent l’école très tôt, victimes de discours réactionnaires. Ces types de violence existent depuis for longtemps et la stratégie de la BAD pour mettre au point les infrastructures nécessaires est la bienvenue, notamment concernant la mise en place d’un réseau de distribution de l’eau et l’accès à l’éducation qui, malgré de nombreuses écoles dans la localité, reste improbable. L’analphabétisme est élevé chez les femmes à Sejnène. Il faut aussi soulever le problème du transport rural, qui constitue une base sérieuse de réflexion. La lutte contre la violence consiste non seulement en la mise en place de stratégies mais également en une visibilité sur le terrain. La théorie est une chose et la réalité en est une autre. Certes, nous avons besoin de l’élaboration d’une référence conceptuelle mais essayons aussi d’aller sur le terrain. Le groupement d’intérêt économique des Femmes potières de Sejnène existe depuis trois ans et nous avons mis en place cette structure pour être à l’écoute des femmes après janvier 2011. Pour les Tunisiens et les touristes, Sejnène est une route de passage dans la région de Bizerte mais plus personne ne fréquente cette région comme avant à cause de l’émergence du salafisme en 2011, lorsque Sejnène a été réputée comme étant « un émirat salafiste ». Les poteries de Sejnène sont connues à travers la poupée, porteuse d’espoir.

Le groupement a été édifié pour assurer la commercialisation de l’œuvre artisanale de ces femmes, exprimant leur potentiel artistique et créatif, c’est un moyen de lutte contre la violence physique et morale. En fait, à travers le renforcement de leurs capacités ou de leur implication économique, nous pouvons améliorer les conditions de ces femmes et limiter la violence. Elles ont besoin d’eau, d’infrastructures pour les enfants et de ressources financières pour préserver leur travail de l’argile et répondre aux besoins de leurs familles.

Environ 280 familles vivent de la poterie de Sejnène et notre structure œuvre dans la vente et le contexte du commerce équitable. Nous avons été financés par un homme d’affaire tunisien pour monter ce groupe, par la suite, c’est l’ambassade de Finlande qui nous a subventionné, à raison de 100 milles dinars en 2013, pour 18 mois et, depuis un an et demi, nous travaillons sur le bénéfice des 23 % que nous ajoutons au prix d’achat des poteries. Aujourd’hui, nous sommes quasiment autonomes et nous aimerions atteindre une indépendance financière d’ici décembre 2016, c’est le moins que nous puissions faire pour ces potières qui nous ont fait confiance depuis trois ans sans discuter les prix. Elles sont, par ailleurs, exploitées par des grands commerçants qui achètent leurs œuvres à bas prix et les revendent avec une très grande marge.

Nous recevons, d’ailleurs, des menaces de ces personnes car nous sommes sur place, les femmes de Sejnène ont constaté la transparence de notre travail et la vente de leurs produits marche très bien. Nous exposons également les poteries dans une galerie à la Goulette, prêtée bénévolement, jusqu’au mois d’avril 2016, par une amie artiste qui aime leur travail, le temps, pour nous, de trouver un local. Quand on travaille dans des projets de la sorte avec des ONG, il est essentiel de mettre en place des indicateurs d’impact spécifiques sur le travail des femmes, or il n’est jamais fait mention du fait que 80 % de ces femmes devraient être inscrites à la Caisse nationale de sécurité sociale, elles sont toutes sans protection sociale.

Par ailleurs, avec le Ministère de la Femme, de la Famillede l’Enfance, il y a eu un début de réflexion et nous avons sollicité les avis de juristes spécialistes et d’experts comptables pour mettre en place une méthode de travail et de fonctionnement pour un groupement comme le notre, qui achète et vend des produits d’artisanes, afin d’établir leur couverture sociale. Cela constitue un moyen de lutte contre la violence.