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Aïd El Fitr le monde appartient aux enfants

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Aïd El Fitr le monde appartient aux enfants

Fête de « Aïd El Fitr ». C’est surtout une fête où les enfants sont transposés dans un monde magique. Mais pour nous aussi, les adultes, ce jour-là signifie beaucoup de choses..

par Salem Djelassi

Contrairement à l’Aïd El Kébir, l’Aïd Essghir ( Aïd El Fitr) qui clôture le mois de Ramadan est beaucoup plus festif et plus  » innocent  » parce que les enfants y jouent un grand rôle. Certains disent même que c’est l’Aïd des tout petits. Et effectivement, à partir de la deuxième moitié du mois de Ramadan, les discussions sur les vêtements de l’Aïd commencent à faire de la concurrence à celles dédiées à la cuisine  et à la gastronomie, qui monopolise le mois saint. Et pendant la deuxième quinzaine, effectivement, les boutiques ouvrent leurs portes après la rupture du jeûne. Commence alors la course des parents pour trouver la chaussure ou la chemise qui rallie qualité, moindre coup et qui surtout plaît aux enfants.

Avant d’aller plus loin, il faudrait signaler ici que certains parents de condition modestes choisissent les vêtements de l’Aïd selon un critère bien précis « la durée de vie ».
Pourquoi ?
Hédi, père de trois enfants, nous répond  » tout comme mon père le faisait avec nous… Il faut  que ces vêtements survivent jusqu’à la  rentrée scolaire, ce sont à la fois les vêtements de l’Aïd  et de la rentrée scolaire… C’est ce qu’on fait quand on n’a pas les moyens …  Les deux en un de l’Aïd « . Des enfants de plus en plus capricieux parce que de plus en plus informés ou plutôt matraqués par la publicité.  » Le problème aujourd’hui c’est que pour convaincre son enfant de porter tel ou tel vêtement c’est la croix et la bannière ! poursuit notre interlocuteur, ils savent ce qu’ils veulent, pour eux un vêtement c’est du m’as-tu-vu déjà ! A notre époque on n’avait même pas l’embarras du choix, nos parents ramenaient les vêtements à la maison et c’est tout ! Tout au mieux, on les essaie dans les boutiques mais on était tout de même contents parce que c’était de nouveaux vêtements.  »

Aïd El Fitr : La magie de l’enfance

Mais, de qualité ou pas, et quel que soit le milieu social, ces vêtements ont gardé leur aspect magique! Interrogez tous les adultes d’aujourd’hui et ils vous diront que lorsqu’ils étaient enfants, ils ne dormaient pas la veille de l’Aïd tellement ils étaient impatients de mettre leurs nouveaux habits. « Je passais toute l’année  à attendre ce jour, dit Slim, 47 ans, pour moi les chaussures importaient beaucoup, même si c’était pas moi qui les choisissait mais mon père. Mais cela m’importait peu car ce qui m’intéressait c’était leur aspect rutilant. Toutes les chaussures de l’Aïd  me faisaient mal aux  pieds quand je marchais mais je les adorais à tel point que même le soir je refusais de les enlever. C’était ma mère qui me les enlevait, une fois assoupi.  »  C’est peut-être ce côté innocent et magique de l’enfance qui donne à cette fête toute son originalité alors que pendant tout le mois de Ramadan tout est réservé à la religion, au jeûne, à l’abstinence et au monde des adultes en quelque sorte. Oui, mais les vêtements ne sont qu’un début car l’autre volet est celui  des visites familiales qui vont donner vie à ce nouveau  spectacle où les enfants sont rois. 

Car l’Aïd est aussi une fête  très familiale. Les Tunisiens se rendent visite, de maison en maison, pendant les trois jours que dure l’Aïd. Ils commencent par les grands-parents, puis les oncles et tantes, les cousins… Les enfants mettent leurs plus beaux vêtements et vont de porte  en porte  pour souhaiter «Aïd Moubarak» (bonne fête) dans leur quartier. Dans les pays de tradition maghrébine, on leur donne la  » mahba « ,  une petite somme d’argent, toujours en petite  monnaie. Au bout des trois jours, ils peuvent réunir quelque chose comme 20 dinars  avec lesquels ils pourront s’acheter des jouets. Petite précision,  Au Moyen-Orient, contrairement au Maghreb,  les enfants reçoivent plutôt des gâteaux comme des baklavas ou des loukoums.

« C’est une fête à la fois très poétique car il y a la magie et l’innocence du monde des enfants, mais c’est aussi une fête très matérialiste », dit Héla, universitaire. « C’est paradoxal parce que le jour de la fête la plus poétique, on apprend aux enfants à souhaiter la bonne fête contre  de l’argent. A la fin, aux yeux de chaque enfant, toute visite familiale a une contre-partie en numéraire. Pour moi, c’est choquant ! C’est pourquoi, à mon avis, au Moyen-Orient, les adultes n’offrent pas de l’argent aux enfants le jour de l’Aïd. »

Adultes vos voeux d’Aïd El Fitr par SMS !

Qu’en est-il des adultes ? « Les adultes sont tout simplement contents parce que ce mois de privations et de dépenses folles à pris fin », dit Raja, enseignante, « c’est vraiment une vraie galère le mois de Ramadan, pour moi. J’ai beaucoup de respect pour ma religion mais parfois je me dis qu’il fallait peut-être abréger un peu, un mois c’est trop ! Et puis les choses ne sont plus comme au treizième siècle. Aujourd’hui, il y a un cercle économique qui doit fonctionner, de nouveaux défis à relever. Bref, pour moi l’Aïd signifie tout simplement le retour à la vie normale, enfin… « .
D’autres sont plutôt dans le calcul, comme Mehdi, journaliste, « c’est vraiment un mois qui nous met à sac chaque année. Plus de 50 % de mes économies y passent et puis il y a l’Aïd qui arrive et c’est encore une autre galère car j’ai une fille et deux garçons à habiller. Mais ce n’est pas tout, il faut faire la corvée des boutiques bondées de monde pendant trois jours et essayer de déjouer les arnaques des commerçants malhonnêtes « . Le monde des adultes est aussi celui du numérique  et des portables et voici que depuis quelques années une nouvelle donne est apparue : les vœux de l’Aïd par SMS. Si certains trouvent que souhaiter la bonne fête par un SMS formaté et destiné à tout le répertoire est normal, d’autres trouvent que c’est carrément du dédain et ne prennent même pas la peine de répondre.  » Je trouve qu’ils sont très mal éduqués les gens qui balancent un SMS formaté pour toute leur liste d’amis, c’est à la limite de l’indécence. Qu’ils prennent au mois la peine d’écrire le nom de la personne ! Personnellement, je prends la peine de téléphoner, pas à tout mon répertoire téléphonique, ce n’est pas possible, mais au moins aux gens pour qui je veux souhaiter la bonne fête.  » 

Mais s’il y a une chose que la fête de l’Aïd chatouille dans le cœur des adultes, c’est le lien familial,  » silatou errahem »,  car c’est à l’occasion de cette fête que les familles les plus disloquées trouvent le temps de se réunir l’espace d’un moment.  » Pour moi, l’Aïd est très important surtout pour son sens familial. Silatou errahem est quelque chose qu’il faut bien sûr cultiver », dit Leyla, « je ne rate jamais un Aïd auprès de ma famille. Je me souviens aussi qu’avec mon père on faisait le tour de la famille et on recevait la mahba. Je voulais qu’on me la donne dès que je franchissais la porte, tellement je brûlais d’impatience. »

Autre tradition qui tient au cœur des adultes est celle de la fabrication maison des sucreries. À cette époque de l’année, les femmes aussitôt le jeûne rompu, s’activaient autour des « sinias », ces énormes plats où on dépose les « ghraibas » (pâtisserie tunisienne typique de l’Aïd). Tous les soirs, on voyait une armée d’hommes et de femmes transportant ces plats sur leurs têtes, en prenant la direction des boulangeries. Et ces boulangeries ne se désemplissaient pas ! Ils recevaient ces pâtisseries jusqu’au matin. Voici un très beau tableau qui a malheureusement disparu de notre paysage, dans les préparatifs de l’Aïd. « Aujourd’hui, les femmes n’ont plus le temps pour s’adonner à cette corvée, certaines ont même oublié ces recettes héritées de leurs grands-mères », dit  Habib, boulanger à la retraite. « A notre époque, pendant la deuxième quinzaine de Ramadan, toutes les familles préparaient leurs pâtisseries et me les ramenaient à la boulangerie! L’odeur de ces pâtisseries envahissait tout le quartier et c’était une odeur annonciatrice de l’Aïd. Aujourd’hui, on ne sent plus l’odeur des pâtisseries de l’Aïd. On les achète toutes prêtes et préparées des mois à l’avance parfois «