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Délit d’amitié

Publié le
Délit d’amitié
par Héla Msellati

« Un enfant qui meurt, désespoir de sa mère »

… écrivait en 1847, Victor Hugo, « orphelin » de sa fille Léopoldine, morte accidentellement quatre ans plus tôt. Il avait mis trois ans pour pouvoir surmonter sa douleur et commencer à se rendre sur sa tombe. Il la pleura le restant de sa vie et elle hantera son existence, s’inscrivant dans l’immortalité en vers déchirants qui nous bouleversaient, enfants. « Orphelin » de son enfant, la langue même n’a pas créé de terme pour exprimer cette innommable douleur, avouant son incapacité à désigner le deuil de la progéniture qui inverse injustement l’ordre logique de l’existence de l’humain. Il nous fallut attendre d’être adultes pour comprendre que la mort ne respecte aucune hiérarchie temporelle, et devenir parents pour évaluer la douloureuse portée des vers du père meurtri ainsi que les sages propos de nos aïeux.

« Lè yechwina » est une expression qui peut paraître surannée, provenant d’angoisses obsolètes relevant d’ères lointaines. Nos grands-parents craignaient alors leur incapacité à sauver leur enfant d’une foudroyante maladie infantile contre laquelle la médecine d’alors n’avait aucune emprise. Nos parents ont été hantés par les chutes, la rue puis les accidents de la route ainsi que les agressions du monde extérieur auxquelles les filles et garçon que nous étions allaient commencer à s’essayer. Devenus parents et à l’apprentissage de l’éducation de bébé, on nous a alors appris que seul Dieu tout puissant a le droit d’immoler ses créatures et qu’un adulte responsable encourt jusqu’à son titre de géniteur, en cas accident domestique survenant à son enfant. Le pire de tous étant la brûlure. Le 28 mai dernier, Eya, 13 ans a été aspergée d’essence et brûlée vive par son père, elle s’était fait raccompagner par un camarade de classe. La sentence : délit d’amitié, le jugement : le bûcher. Elle décèdera le 7 juin, des suites de ses brûlures. L’histoire ne passe pas dans le rif tunisien, aux confins de la Tunisie profonde mais dans la banlieue de Tunis, à la périphérie de la capitale. Politiques et médias n’y voyant qu’un banal fait divers, un crime d’honneur pour un père toujours en vie et en liberté, ont décidé d’observer un silence radio, se faisant ainsi complices implicites de l’horreur. Les réseaux sociaux feront de toute façon le boulot. Il faudra attendre qu’activistes et bloggueurs se mobilisent et qu’avec le soutien de personnages publics soit organisée une marche blanche et silencieuse à la mémoire de Eya.

Devant le siège du ministère des Affaires de la femme et de la famille, les manifestants symboliquement vêtus de la couleur du linceul pour leur marche blanche, ont observé une minute de silence, avant de réciter la sourate de la Fatiha et d’entonner l’hymne national tunisien. « Non au harcèlement, non à la violence, non au viol », « Une bougie brûlée par des esprits obscurs », « Ma fille a droit à l’amitié », « Nulle n’est à l’abri », « Tuée à 13 ans, sommes-nous en Afghanistan ? », « You’re supposed to be her protecter not her murderer » (Vous êtes supposé être son protecteur non son tueur), « Moi aussi j’ai été violée par « Papa » », « L’ignorance a cueilli la fleur de l’automne », « Pour la culture de la vie, contre la culture de la mort », « Non à la violence contre les femmes et les enfants » sont autant de slogans brandis en même temps que poupées Barbie et poupons, drapés du blanc linceul de l’innocence.

L’immolation de Eya relève de pratiques moyenâgeuses, celles de la barbarie, en usage dans d’autres pays de la zone arabe et « musulmane ». Sa marche blanche sert aussi de rappel, celui des chiffres effrayants de notre palmarès. Près de la moitié des Tunisiennes dans la tranche d’âge de 18 à 64 ans ont été, au moins une fois dans leur vie, victimes de violences, alors que dans la région sud-ouest du pays, il s’agit presque des trois quarts. Une Tunisienne sur deux considère les violences conjugales comme étant « normales ». Elles sont d’ailleurs la première cause de décès, lorsque cela « arrive », généralement lorsqu’elles ont entre 16 et 44 ans. Environ 20 % des enfants vivent une violence régulière. Jusqu’à 17 ans, 92 % de filles et fillettes sont élevées dans les châtiments physiques, seul point où elles sont presque à égalité avec les garçons, le pourcentage étant de 93 %. Egaux uniquement devant les brimades et surtout pour le partage des bastonnades.

« Si Eya était un garçon, elle serait encore vivante », cette pancarte de la marche blanche résume bien ces chiffres et le commentaire d’un internaute celui de la situation : « L’histoire de Eya m’a couvert de honte pour être membre de cette société qui force la femme de rester sous la tutelle d’hommes injustes, incomplets, et submergés dans la bêtise ! »