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Abdelmajid Zahaf Soigner les plus faibles, sans tabous

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Abdelmajid Zahaf Soigner les plus faibles, sans tabous

Abdelmajid Zahaf, originaire de Sfax, est l’un des pionniers de la Dermatologie en Tunisie. Exerçant depuis plus de 30 ans à l’Hôpital Hédi Chaker de Sfax, il est Président du comité médical et Doyen de la Faculté de Médecine de Sfax, Président Fondateur du Club Rotary Taparoura et président de l’ATL MST-Sida, l’association tunisienne de lutte contre les IST et le Sida. Entretien.

par Emmanuelle Houerbi

Pouvez-vous résumer votre parcours de médecin ?

Après des études primaires et secondaires à Sfax, je suis parti à Toulouse étudier la médecine, d’où je suis sorti Docteur en 1971. Après diverses spécialisations, je suis rentré à Tunis en 1974 pour occuper le poste d’Assistant Hôspitalo- sanitaire en dermatologievénérologie dans le dispensaire Mohamed Ali, avant de fonder le premier service de dermatologie au CHU Hédi Chaker de Sfax, dont j’ai assuré la présidence durant trois mandats. En 1984, j’ai créé l’Association tunisienne de lutte contre la lèpre, et j’ai été membre fondateur de l’Association de l’Environnement. En 1987, j’ai été élu président du club Rotary « Doyen », puis trois ans plus tard Président fondateur du Rotary Club « Taparura ». En 1996, j’ai été Président de l’Association Méditerranéenne de Dermatologie (AMED) et de la Société Tunisienne de Dermatologie et de Vénéréologie, puis j’ai été élu Doyen de la Faculté de Médecine de Sfax. En 2008 enfin, j’ai reçu la médaille du mérite ordinal de l’Ordre des médecins de Tunisie.

Quels ont été vos principaux combats ?

Toute ma vie, je me suis attaqué sans relâche aux tabous profondément ancrés qui gangrènent notre société. Après la lèpre, dans les années 80, dont tout le monde s’acharnait à nier l’existence, je n’ai cessé de m’attaquer au fléau du sida, de la drogue, de l’homosexualité et de la prostitution. Je suis convaincu que les tabous sont terriblement néfastes, car ils risquent d’entraver notre marche et de laisser les plus faibles sur le bord de la route. Notre principal ennemi est peut-être moins le problème ou la maladie en elle-même que notre incapacité de les accepter et d’y faire face. Aujourd’hui encore, je choque souvent mes interlocuteurs, qui répugnent à écouter ce que j’ai à leur dire. Me faire entendre est un combat de chaque instant.

Et sur le plan médical ?

J’ai participé au début de ma carrière, dans les années 80, à l’éradication quasi-totale de la lèpre. Ensuite, en 1990, j’ai fondé l’association tunisienne de lutte contre les IST et le Sida (l’ATL MST/Sida), qui compte aujourd’hui 15 sections en Tunisie, et en 1995 l’association de prévention de la toxicomanie (ATUPRET). Malheureusement, ces deux problèmes inhérents à la santé publique sont toujours d’une brûlante actualité. En 1990, j’ai réalisé le premier laser de surfacing du visage en Tunisie, puis la liposuccion ; les patientes venaient de Tunis pour se faire soigner à Sfax, nos tarifs étant beaucoup plus abordables. Enfin, pendant toutes ces années, je n’ai jamais refusé de recevoir des malades, même sans rendez-vous. J’avoue d’ailleurs que j’en paie le prix aujourd’hui car un patient sur deux consulte sans raison valable. Soit parce qu’il craint d’être malade alors qu’il ne l’est pas, ou parfois simplement parce qu’il souhaite se débarrasser d’un bouton disgracieux…

Parlez-nous du centre jeunesse et vie à Sfax

Le Centre Jeunesse et Vie, que j’ai créé en 2007, est la réalisation dont je suis aujourd’hui le plus fier. Avec le centre d’aide et d’écoute de Thyna, à 10 km de Sfax, je peux dire qu’ils sont « mes deux bijoux ». Le premier est un lieu d’accueil et de vie pour les jeunes de la région, qui leur offre des activités diverses, une salle internet, une sensibilisation à la santé reproductive, une cellule d’écoute et une de soutien psychologique ainsi qu’un laboratoire anonyme, gratuit et volontaire de dépistage du VIH. Le centre, très connu à Sfax et dans la région, jouit d’une excellente réputation et accueille chaque semaine en moyenne environ 150 jeunes. Le centre d’aide et d’écoute de Thyna, quant à lui, accueille plus spécifiquement les toxicomanes venus de toute la Tunisie et parfois même de l’étranger, qui bénéficient d’un soutien complet, d’une aide au sevrage et d’une réhabilitation socio-professionnelle. Il faut aller sur place pour se rendre compte des besoins de nos jeunes et des moins jeunes au quotidien, de leurs problèmes, de leurs souffrances et de leurs espoirs. Leur apporter notre aide et une oreille attentive est l’une des plus profondes satisfactions que m’apporte mon métier.

Comment avez-vous fait pour concrétiser vos projets ?

Tout d’abord, j’ai appris à plaider la cause des malades et des plus faibles sans relâche, aussi bien auprès des organisations et institutions publiques et privées que des médecins, des médias et de tous les acteurs de la société civile. Encore aujourd’hui, je fais régulièrement la navette entre Sfax et Tunis,
pour m’assurer le soutien de tous nos partenaires, sans quoi rien ne serait possible. Finalement, avec du recul, je m’aperçois que le fait d’obtenir les financements n’a pas été le plus difficile. Ce qui nous a coûté le plus d’efforts pendant toutes ces années, c’est d’obtenir les autorisations administratives pour échanger avec l’extérieur, pour faire partie de réseaux internationaux et surtout pour débloquer l’argent versé par nos partenaires. Chaque dossier devait être envoyé au ministère de l’intérieur pour accord préalable ; ainsi certaines aides ont mis plus d’un an à nous parvenir et la plupart des dossiers sont toujours en attente. Par ailleurs, nos assistantes sociales qui se rendaient la nuit auprès des toxicomanes étaient régulièrement inquiétées par la police, malgré leurs cartes professionnelles et leur mission dûment validée par les autorités. Aujourd’hui, j’ai bon espoir que suite à la chute du régime, notre liberté d’action devienne réelle, que nous puissions jouer pleinement notre rôle et travailler sans entraves, y compris sur le terrain.

Quels sont vos espoirs aujourd’hui pour la Tunisie ?

J’espère de tout mon coeur que la Tunisie réussisse sa transition démocratique, et que les> Tunisiens s’engagent résolument dans ce processus. Sur le plan médical, je souhaite que la qualité des soins et l’accueil des malades à l’hôpital puisse s’améliorer rapidement, et j’attends avec impatience la construction du nouvel hôpital prévu à Sfax, car les deux établissements existants sont très insuffisants pour couvrir tout le Sud tunisien. Mon second souhait est que le Fonds Mondial de lutte contre le Sida et que l’ensemble de nos partenaires continuent à financer nos activités. Enfin, mon troisième voeu est que l’on n’assiste pas à une explosion du VIH comme c’est le cas dans beaucoup d’autres pays. Jusqu’ici, grâce aux efforts des nombreuses associations, aux 19 centres de dépistage, à l’accès facile aux préservatifs et à la trithérapie gratuite, on ne compte qu’une soixantaine de nouvelles infections chaque année. Je prie pour que cette situation évolue et tende vers zéro.

Si vous deviez conclure…

Pour résumer, je dirais que notre société a besoin d’être toujours plus solidaire. Elle a le devoir d’accepter, de protéger et d’intégrer les plus fragiles, comme les personnes vivant avec le VIH ou les professionnelles de sexe. Ces dernières, qui exercent leur métier depuis la nuit du temps, subissent à la fois des conditions de vie misérables, le poids de la stigmatisation et le rejet par la société.
Et pour ne rien arranger, vous savez sans doute entendu les informations suivant lesquelles plusieurs d’entre elles ont été récemment menacées dans quelques villes tunisiennes. Heureusement, qu’à Sfax, j’ai eu la joie et la fierté de voir les habitants les défendre à l’arme blanche, en menaçant les intégristes de s’attaquer aux mosquées de la vieille ville.
Toutefois ces évènements, qui risquent de marquer un tournant dans la voie de la démocratie sont particulièrement préoccupants et nous incitent tous à être plus vigilants. Pour assurer le bien-être de tous les citoyens, sans exception et sans discrimination.