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Adjugé,vendus

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Adjugé,vendus

Il y a quelques temps, sur les réseaux sociaux, un internaute résumait ainsi l’actualité trépidante du berceau des révolutions arabes: « une chaîne qui vend du persil et nous épargne les navets dans une république de bananes gouvernée par des têtes de lard : le repas du jour du Tunisien, toujours en manque de lait à défaut d’un gagne-pain pour les diplômés opprimés par deux patates nommées olive et amande ! Le spectacle de la troïka mérite qu’on lui lance des tomates ! ». Si l’humour est la politesse du désespoir, le Tunisien en est bien pourvu, ce dernier étant justement le gros lot dont il bénéficie depuis un historique lendemain d’octobre.

Ainsi, début avril, une campagne de solidarité était organisée par de jeunes chômeurs à Sfax pour récolter des dons aux députés de l’ANC. Des sommes confortables ont pu être récoltées pour soutenir le budget de l’Etat…en fausse monnaie. Il semblait alors logique, pour ne pas dire normal de payer en monnaie de singe une constitution embryonnaire, les anomalies de l’avorton en ayant été actuellement évaluées. Avec plus ou moins de cynisme, l’expression trouve une explication historiquement justifiée et proportionnellement inversée. Saint Louis aurait accordé aux montreurs de singes un droit de péage en grimaces ou en tours de passe-passe. « Payer en monnaie de singe » signifie précisément, payer avec son « savoir faire », les Sfaxiens dans un élan de générosité toute régionale et un don du commerce initié par les Phéniciens, ne pouvant honorer une pseudo-constitution, ont donc offert un spectacle gratuit et public. Si nos élus ne sont pas sensibles à l’humour, les internautes, eux, ont le sarcasme tunisien. Certains ont proposé de « maintenir les affamés
incompétents. Et surtout ne pas oublier les cacahuètes. » d’autres, plus virulents ont prédit que « ces soi disant députés assoiffés du pouvoir », feraient « bientôt la manche devant chaque feu rouge » quand d’autres encore affirmaient que « l’argent sale servait à travestir les élections » et à financer les députés « à leur insu de leur plein gré… », « à la Richard Virenque ».

C’était sans compter le pouvoir d’imagination de ces mêmes jeunes chômeurs et leur sens opiniâtre de la récidive. C’est encore Sfax qui excelle, par son humour, organisant début mai, une manifestation plus originale, au titre plein de promesses : « Le peuple met en vente ses députés ». Les jeunes, étudiants et diplômés chômeurs, protestent contre la lenteur des travaux et les sommes d’argent dépensées pour l’élaboration de la Constitution. Pour tourner en dérision les élus, une tente érigée au centre-ville de Sfax, à l’enseigne : « Constitution de la honte », présentait un projet de Constitution, contenant un préambule et une quinzaine d’articles, élaborés en un temps record: une seule nuit par un groupe d’étudiants et qui leur aurait coûté 10 DT. Une campagne symbolique, certes, mais hautement édifiante quant au message qu’elle véhicule : Les Tunisiens en ont ras la chéchia.

Historiquement, la pratique des enchères remonte à l’Antiquité, avec le marché du mariage ou aux esclaves; elle est traditionnellement utilisée, dans les sociétés contemporaines, dans la vente des produits de l’agriculture et de l’élevage, ce qui tombe bien. Parallèlement, sont aussi mis aux enchères les objets pour lesquels il est difficile d’estimer les coûts de production et ceux pour lesquels ces mêmes coûts ne reflètent pas la valeur, ce qui tombe encore mieux. Mais si selon André Prévot « c’est surtout dans les ventes aux enchères que le silence est d’or » celle de Sfax, mettant à prix « messieurs les néophytes du Majliss Taghfissi », bien que sans publicité, sur le net, s’est conformée à tous les types. Elle a été ascendante, à la mode du Golfe: « à son excellence l’émir du Qatar: soyons généreux, cent vingt moins que rien de l’ANC contre des beaux chameaux de son cheptel » ou façon italienne: « Tartour per 800 dinari, signore e signori ! Un Tartour usato ma non troppo », avec d’éventuelles options: « sur le Nems de Zarzis, Habib Kheder pour 10 mille dollars ». Elle s’est faite descendante: « 217 minables qui ne valent même pas 10 centimes » ou avec surenchère : « je mets 1 dinar plus un clou rouillé sur Mahrizia », puisant dans le lexique d’une gastronomie affamée de « trois kémias, Zitoun, Chourou et Ellouze, dont l’esprit éclairé et démocratique fait des envieux » et gourmande : « j’achète Sonia Ben Toumia contre un plat de chakchouket foul par jour, à condition qu’elle me compose un poème quotidien. Menu végétarien de rigueur (…) Elle pourra rentrer chez elle tous les soirs.». Un adjudicataire se disant même « prêt à augmenter les enchères.» Le fol enchérisseur, acquéreur d’un bien dont il ne voulait pas, était de la partie : « même gratuit j’en veux pas », n’ayant même pas de désir pour son achat.

« Le bon domestique est celui qui sert avec exactitude et se sert avec discrétion. », dit l’aphorisme cette vente a, en tout cas, surenchéri sur le « militantisme » des « 217 représentants qui se sont empressés de s’octroyer des augmentations 1200 DT », se conformant aux propos du même André Prévot : « Il faut regarder l’argent de haut, mais ne jamais le perdre de vue. »

Héla Msellati