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Aux oubliettes, les siamoises !?

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Aux oubliettes, les siamoises !?

Il y a quelques mois, le coeur des Tunisiens a vibré à l’unisson pour deux fillettes, Alaa et Najla. Deux soeurs siamoises qu’une équipe de chirurgiens tunisiens avait réussi à séparer au mois de mai. Que sont devenus ces petits anges depuis ? Leur vie est-elle aussi rose qu’on le leur souhaite ?

par Rym Benarous

Après l’opération chirurgicale, nous avons assisté à un tapage médiatique hors du commun. C’est normal diriez-vous, une telle histoire ne peut que déchainer les passions et faire les beaux jours des médias. Le sensationnel, on en redemande tous ! C’est ce qui fait vendre les journaux et fait vivre les télévisions et les radios, n’est ce pas ?

Princesses d’un jour

Suite à la réussite de cette opération chirurgicale, réputée pour être lourde et compliquée, la Tunisie a (à juste titre, il faut l’avouer) bruyamment poussé un cri de victoire et les médias ont fait en sorte que ce « Hourra » parvienne aux oreilles du monde. Pas un journal qui n’en ait fait ses gros titres, pas une émission de débat ou de santé sans qu’on ait invité les principaux protagonistes de cette histoire. Les fillettes étaient devenues des stars. Le jour de leur départ de l’hôpital, nous avons encore une fois assisté à un festival de caméras, de micros, de photos, etc. Ce jour là, il y avait foule à l’hôpital Habib Thameur. Des journalistes venus couvrir l’événement mais aussi Mondher Zenaidi, Ministre de la Santé publique, venu en personne assister à la cérémonie d’adieu et offrir à Alaa et Najla une magnifique poussette double, couleur rouge-vif. A cette occasion, le Ministre a déclaré que le Président Ben Ali avait suivi avec beaucoup d’intérêt le cas des siamoises et qu’il s’était impliqué en personne pour que l’opération chirurgicale se déroule dans les meilleures conditions possibles et que les fillettes ne manquent de rien.

Strass, paillettes et pacotilles ?

La cérémonie terminée, les cocktails bus et les mignardises savourées, Alaa et Najla ont enfin rejoint le domicile familial, un modeste logement de deux pièces à El Mnihla dont Makram, leur papa, peine chaque mois à payer le loyer. Il faut dire que, déjà avec une mère au foyer, un père chauffeur de taxi à mi-temps, un garçon et une fille scolarisés auxquels s’ajoutent deux nourrissons à la santé fragile, le quotidien de cette famille ne s’annonce pas bien rose. L’avenir non plus d’ailleurs. Et la vie a repris son cours habituel ou presque. Trois jours après, Najla était de nouveau admise à l’hôpital, sa cicatrice était infectée et pas encore refermée. Mais cette fois-ci, finis les flashs et les projecteurs, finie la tapageuse couverture médiatique. Les parents sont livrés à eux-mêmes, avec leurs bébés sur les bras. Bizarrement, le ton a changé. Alaa et Najla ne sont plus « nos enfants » mais « vos enfants ». Des explications ?

Parole, parole, parole

Depuis un mois et à l’heure où cet article est rédigé, les fillettes vont mal. La cicatrice de Najla n’a toujours pas été rétablie et les parents sont obligés de l’emmener chaque jour à l’hôpital pour lui changer le pansement. Pire encore, la petite a chopé un microbe et on doit lui prodiguer une injection intraveineuse matin et soir. Le médicament coûte cher et l’hôpital a accepté de le lui administrer gratuitement. Oui, mais les déplacements quotidiens coûtent chers aussi. Alaa est encore souffrante. Depuis un mois, elle a une diarrhée chronique et de la fièvre. Un cycle infernal pour les parents qui ne savent plus où donner de la tête. Makram est souvent obligé de ne pas travailler pour accompagner sa fille à l’hôpital. Triste réalité que celle de cette famille qui risque de se retrouver à tout moment dans la rue.

Mais, où sont passées toutes les promesses ? Que sont devenus tous les discours mielleux et les propositions devant les caméras de fournir aux jumelles du lait maternisé et des couches pendant deux ans ? La vie hors antenne serait-elle cruelle ? Apparemment oui ! Quelques mois après, les soeurs siamoises sont jetées aux oubliettes, remplacées dans la une des journaux par des histoires encore plus fortes, toujours plus sensationnelles. Oubliée, cette famille qui lutte au quotidien contre la pauvreté.

Comble de l’ironie, au moment où tous les projecteurs étaient braqués sur les fillettes, un pseudo responsable a promis aux parents de leur faciliter l’accès à un logement 26-26. Lorsqu’il les a vus à la télé quittant l’hôpital dans une voiture haut de gamme, et avec beaucoup d’arrogance et de dédain, il leur a dit « Vous avez des parents aisés, donc vous n’avez pas besoin d’un logement 26-26. » Ah bon ? Cette voiture appartient au neveu de Basma, vivant en France. Et quand bien même ! Ces maisons 26-26, projet qui nous enorgueillit de fierté et institué par notre Président au grand coeur, ne sont-ils pas destinés aux plus démunis comme Basma, Makram et leur petite famille ? Pourquoi le Ministère des Affaires sociales ne s’est-il pas penché sur leur cas ? Alaa et Najla, deux princesses qui ont permis à la médecine Tunisienne de graver en lettres d’or l’un de ses plus beaux succès, n’ont-elles pas droit à une vie décente et paisible ? Ou bien, à chaque histoire son moment de gloire et, priorité à l’actualité ? Non, je ne veux pas le croire. Mon esprit refuse cette thèse et préfère penser à une omission, une simple inadvertance que nos généreux responsables tâcheront de réparer dans les plus brefs délais. Enfin, on l’espère !

A notre invitation, Basma, la maman est venue nous rendre visite au mag’. Sa tristesse et son désarroi faisaient peine à voir. Sincèrement, elle nous a tous émus car, son désespoir était perceptible même à travers ses silences. Des larmes, elle en a versés beaucoup mais avec dignité. A la fin de notre entretien, elle m’a dit : «Tout ce que je souhaite, c’est que mes filles se portent bien et soient en bonne santé. » Nous, à la rédac’, ce que nous souhaitons, c’est que toutes les voix qui se sont élevées pour s’approprier la réussite de l’opération, toutes les plumes qui ont versé leur encre pour parler de l’événement se souviennent aujourd’hui de cette petite famille vivant dans le besoin et lui tendent la main. Disons-le tout de go, ils ont besoin d’un toit et de dons en nature. C’est un cri du coeur que nous lançons. A bon entendeur salut !