Nos Plus

Bochra Bel Haj Hamida, avocate Femme de combat(s) Elle ouvre la voie

Publié le
Bochra Bel Haj Hamida, avocate Femme de combat(s) Elle ouvre la voie

Officialisée par les Nations Unies en 1977 et célébrée le 8 mars de chaque année, la Journée Internationale des Femmes trouve son origine dans les manifestations de femmes au début du XXe siècle en Europe et aux États-Unis, réclamant des meilleures conditions de travail et le droit de vote. Livret Santé profite de l’occasion pour rendre hommage à celles qui, 23 ans durant, ont lutté contre un régime despote qui leur en a fait voir de toutes les couleurs. Chaque mois, l’une d’entre elles nous fera part de son témoignage à propos des affres qu’elle a subies. Elle apportera aussi son regard sur le futur de notre Tunise qui se reconstruit. Elles l’ont bien mérité. Ecoutons-les, enfin…

par Florence Pescher

Modeste dans ses combats, Bochra tient à dire en préambule qu’elle ne fait pas partie de celles qui ont le plus subi la repression, à l’instar de Sihem Bensedrine qu’elle cite en exemple… « C’est presque indécent pour moi de parler des pressions, somme toute légères, auxquelles j’ai dû faire face, car il y a des gens qui ont vraiment souffert, qui ont été violentés, torturés, maltraités, qui sont morts même ou qui ont été privés de travail », dit-elle…

Bochra s’est engagée en 1975, dès son entrée à l’université, dans les syndicats étudiants.

En 1984, elle intègre Amnistie International et a participé à la création de l’association des Femmes Démocrates. C’était l’époque de l’émergence des mouvements féministes face à la montée des mouvements islamistes comme Ennadha ; en 1985, ces derniers avaient remis en cause le Code du statut personnel, prétextant qu’il n’était pas né d’une consultation populaire et réclamaient un référendum sur la question. « A l’arrivée de Ben Ali, nous étions optimistes car il y avait le pacte national, l’engagement sur le droit des femmes, sur la démocratie et la liberté… nous voulions y croire car nous étions heureux que la transition de l’après Bourguiba se soit faite sans violence » se souvient-elle en souriant…

Mais en 1990, c’était déjà le désenchantement; force est de constater les dérives d’un régime autoritaire et corrompu.
Avocate depuis 1981, Bochra milite alors avec les jeunes avocats et le bâtonnier en vue de l’indépendance du barreau et de la magistrature, surtout pendant les campagnes présidentielles, mettant quelque peu en veille ses activités avec les femmes démocrates pour s’impliquer plus avec Amnistie. Sur le terrain, son métier l’amène à prendre conscience des violences faites aux femmes. Pour combattre ce fléau, l’avocate décide de jouer un rôle actif au sein de l’ATFD. C’est ainsi qu’elle commence à être sans cesse surveillée et contrôlée. Quand elle reçoit du monde, la police politique contrôle l’identité des visiteurs. Cette présence la dérange mais aussi son entourage (amies, famille, ses voisins).

Puis, les autorités passent à la vitesse supérieure: Bochra est maltraitée, insultée, attaquée par les journaux qui soutenaient le régime, pas seulement au niveau de sa vie publique mais aussi dans sa vie privée. Elle est agressée
physiquement dans la rue, tabassée par des flics en civil… Elle est aussi convoquée au ministère de l’intérieur en tant que représentante des Femmes Démocrates car, si Ben Ali n’a jamais touché aux droits des femmes, il n’a jamais apprécié l’indépendance de leur association. On leur a reproché alors de ne pas se lier aux associations pro régime, et notamment de ne pas avoir invité l’ATM (Association des mères tunisiennes) ou l’UNFT (Union nationale des femmes tunisiennes) soutenues par le gouvernement, financièrement entre autres. « Ce jour-là au ministère, l’ATDS reçoit un blâme », se souvient-elle. Qui se traduit immédiatement par une campagne de dénigrement. Les militantes de l’ATDS sont harcelées, battues dans les rues, pendant et en dehors des manifestations. « On » ne l’empêche pas en fait de travailler, mais « on » dissuade les clients potentiels et existants de faire appel à ses services. Elle continue pourtant à exercer car certains clients résistent en lui accordant leur confiance malgré les menaces dont ils sont objets. Au cours de sa carrière, Bochra est de tous les procès politiques, dont ceux par exemple de Taoufiq Ben Brick, elle signe des pétitions et >prend la parole dans des réunions internationales. C’est pourquoi elle accepte de s’exprimer dans cette émission où elle n’était d’ailleurs pas seule. Trois phrases ont été importantes ce soir là : « La première, bien que je l’ai moi-même prononcée, me paraît inadmissible, insupportable quand on l’isole de son contexte : « j’ai confiance, il a parlé sincèrement et il nous a compris… » mais elle a ajouté aussi ce que malheureusement personne n’a voulu entendre « … il s’est libéré et nous a libéré… nous pourrons créer une commission de contrôle de la corruption… » et enfin parlant du ministre de la justice, « Peut-on faire du neuf avec du vieux ? ».
Bochra regrette sincèrement que ses propos aient été si mal interprétés après 30 ans de militantisme ! Ce qui la choque et lui fait le plus mal, c’est d’une part que des gens qui n’ont jamais milité viennent aujourd’hui lui demander des comptes sans penser qu’en sa qualité de femme de terrain et non de théoricienne, elle pouvait se tromper et revendique le droit à l’erreur. D’autre part, les hommes politiques appartenant aux partis d’opposition ont approuvé le discours alors qu’ils représentent des mouvements tandis qu’elle, ne parlait qu’à titre individuel… Depuis ce jour là, Bochra ne cesse d’être accusée, on lui fait mille procès d’intention après toute une vie d’engagement… « Je ne pensais pas avoir autant d’importance » dit-elle amèrement. Pour elle, il était logique qu’un Ben Ali comme un Moubarak ne puisse pas dire officiellement « je démissionne » ne serait-ce que par fierté alors que leurs discours le disent en filigrane. Bochra précise que c’est pour la dernière fois qu’elle aura à s’exprimer sur ce point tient à nous poser juste une question qui, elle espère fera réfléchir nos lecteurs : «est-ce que c’est normal qu’on n’ait pas le droit à l’erreur ? Quelle est cette société où l’on se doit d’être toujours parfait ? ».