Nos Plus

Cher mouton, ça va être ta fête !

Publié le
Cher mouton,  ça va être ta fête !
par Héla Msellati

Tunis attend l’Aïd.

Cette année, il tombe en brochette festive, après son cadet, Petit Aïd et la rentrée scolaire. Tout comme les vacanciers qui ont repris le chemin de l’école, et toutes proportions gardées, par milliers, en troupeaux de Panurge, les moutons ont quitté leur campagne natale pour s’acheminer vers la capitale. La gent moutonne, cette année fait aussi sa rentrée.

Les premiers jours du mois d’octobre, ont vu une fébrilité coutumière aux veilles de fêtes s’emparer des citadins. On découvre, un beau matin nos blancs moutons installés sur les places des marchés, emplissant l’air d’un gai brouhaha de bruits de sabots et de rires d’enfants, orchestré par une vague odeur champêtre, l’odeur du terroir, ce curieux mélange de fumier, de bois brûlé et de laine mouillée. Délicieuse et folklorique symphonie pastorale.

Animal clé dans l’histoire de l’agriculture, le mouton a profondément marqué la culture humaine en général et la nôtre particulièrement. Présent dans toutes les cuisines du monde ou presque, l’agneau, doux et docile, par définition, s’adapte à tous les goûts, à toutes les cultures.
C’est, par ailleurs, la viande de base des pays du Maghreb, du Moyen-Orient, du Proche-Orient, le mets princier de nos banquets et festivités. Pour Aïd Elkébir, il revêt son sens d’apparat et ce grand nom rempli de mystère pour les plus jeunes est, paradoxalement, la fête des petits.

Avec leur arrivée, la ville se transforme en une singulière fête foraine où tout le monde monnaye, marchande, hésite, soupèse, jauge et juge, au milieu de bottes de paille et de seaux d’eau traînés et renversés par des gamins débrouillards, retrouvant là et, de façon plus originelle et rapprochée, un sens à leur école buissonnière. Les gamins s’amusent et jouent à saute-mouton ; les plus vieux se grattent le menton se frottent la panse ou se caressent la poche. On compte ses sous, puis dérisoirement, les moutons car les notes champêtres sont de plus en plus salées. C’est que le profil de l’animal, le mouton à cinq pattes, le merle blanc ou l’oiseau rare, se dessinera proportionnellement à la baisse de son coût.

Qui cherche trouve et chacun aura le sien. Dans chaque maisonnée, on attend le bêlement annonciateur de l’arrivée tant attendue de cet hôte de marque qui prend l’allure, pour les enfants, d’un évènement national. Les ménagères se pincent le nez, elles vont encore sentir l’épaule de mouton, voire carrément le bouc et seront joliment coiffées à la moutonne, jusqu’à la réouverture des salons de beauté. Les enfants, eux, l’accueillent à bras ouverts, on le contemple sous tous les angles, on le cajole, on le dorlote, on le couvre de baisers et de rubans… Chaque gamin rêve d’avoir la plus belle bête du quartier. Pour la parade, il vaut mieux qu’il soit dodu, pour la cuisine, ni trop gros, ni trop gras. Pour les enfants et le décor, il faudrait qu’il soit de préférence zébré de noir,-et l’œil, pardi !- ou sans tache. Pour la façade, on le préfère dépourvu de cornes, ce n’est jamais de bon augure, qui sait ? Il ne s’agit pas non plus d’héberger un mouton noir, encore moins une brebis galeuse.

Aux offices, un autre évènement se prépare ; dans un fracassant bruit de cuivres, les fées du logis, les sanafettes de tout âge sont atteintes, elles aussi, de la fièvre du mouton. A défaut de rendre leur tablier, elles se retroussent les manches, et pour cause, une autre manche se joue. Les coutelas au rémouleur pour la tournée annuelle, les cuivres au rétameur pour la revue saisonnière, on refait le décompte des couteaux. Une batterie d’armes blanches, une artillerie lourde, digne d’affronter une horde de dinosaures et largement inspirée des dépliants publicitaires et autres littératures, est fin prête. Epices, herbes aromatiques en tout genre : thym, romarin, menthe ; et légumes frais, kanoun neuf et charbon sec…On se prépare à faire la fête à cet hôte de choix. Rien n’est oublié, jusqu’au menu judicieusement élaboré pour sept jours de ripailles. Ne dit-on pas qu’il ne faut pas confier pas son agneau à qui en veut la peau ? C’est pourtant sans chagrin que les petites mains malhabiles abandonneront avec résignation leur invité aux mains du boucher. VIP, il sera accueilli avec les honneurs, aux cuisines et fera l’objet de toutes les envies et de joyeuses bombances. Barbie, la veinarde, passera son week-end avec Ken pour céder sa place au plaisir de la dînette. Elle sera remplacée par le TP annuel : la zogdida traditionnelle, le B.A BA de l’art d’être cordon bleu, où l’on apprend aux petites filles que le chemin tortueux qui mène au cœur d’un homme passe nécessairement, par une voie non moins sinueuse, celle de ses tripes.

Pourtant, ce qui est estomaquant, c’est que, si l’on passait en revue nos traditions, du sacré mois de Ramadan, à l’Aïd Ességhir, en passant par l’Aïd Elkébir, hiérarchie oblige ! Petites fêtes et grandes célébrations se déroulent, bien souvent, devant un fourneau ou un évier. C’est à en devenir chèvre !