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A cœur les petites mains

Publié le
A cœur les petites mains
par Héla Msellati

Il a choisi un joli moment pour naître, le printemps, dans les semaines qui ont suivi le dernier Salon de la création artisanale. Il faut croire aussi que la date était placée sous une configuration stellaire opportune. Les auspices favorables de ses fondatrices, en tout cas, en ont fait un buzz impressionnant digne d’être salué. Lui, c’est le groupe (secret) « Cet été, je m’habille tunisien », qui a réussi, haut la main, l’exploit de drainer, en un mois, plus de 16 000 membres sur FB. Sa fondatrice, Faten Abdelkafi, en tout cas a la main heureuse.

Promouvoir l’artisanat tunisien

La charte du groupe mentionnée sur sa page souligne que « le but essentiel de ce groupe est de promouvoir l’artisanat tunisien, petits artisans comme grands, créateurs connus sur la place comme jeunes ou moins jeunes anonymes. Par notre initiative, nous voulons inciter les membres du groupe à acheter tunisien, où ils veulent, mais tunisien! ». Ordonnée, elle précise en dix points les clauses à respecter si l’on désire faire partie du mouvement. Depuis sa naissance, les admins qui sont au nombre de six ne savent plus comment surfer tant l’ampleur de la vague les submerge.

Coquettes et raffinées, ces activistes de la société civiles méritent amplement leur définition, elles sont même hyperactives pour mettre la main sur le beau et promouvoir le bien. Il s’agit, en effet, de prêter main forte à un artisanat en détresse dans un secteur en passe de baisser les bras, pour ne pas dire les mains. L’idée est simple, bien qu’il faille l’avoir trouvée, publier des photos en tenue et/ou accessoires tunisiens, en mentionnant le nom de l’artisan ou du lieu d’acquisition et éventuellement le prix. Réactives, face au flot de publication, elles décident alors de proposer un thème qui, en changeant toutes les 48 h, permet de mieux gérer les propositions des internautes, tout en faisant connaître tous les domaines : vêtements de ville ou de soirée, accessoires et bijoux, cuir et maroquinerie. Les « Fashion Patriots » lancent aussi le hashtag #‎Pas_un_jour_sans_une_touche_Tunisienne. Puis, dans le fil de l’actualité, se crée un évènement complémentaire : «Du made in Tunisia pour la fête des mères». Elles lancent aussi, Ramadan oblige, l’évènement « La plus belle table 100% tunisienne ». Une manne pour les artisan(e)s, aux innocents, les mains pleines.

Pas seulement, puisque Tunisiens et étrangers semblent se passionner pour la question et le groupe est devenu une mine de bonnes adresses, lieu de trouvailles et de découvertes. A un point tel que certains réclament un recensement des boutiques et artisans, un annuaire pratique du fait main tunisien. La page, n’est plus alors seulement le lieu d’informations pratiques puisque les membres du groupe partagent des photos anciennes ou des illustrations d’époque, autant de précieux documents décrivant le vêtement des Tunisiennes du siècle dernier, relatant l’histoire des broderies régionales et leur richesse, celle des tatouages, des bijoux ou des tissages.

Plate-forme de rencontre, le groupe associe un méli-mélo de grandes enseignes et d’artisans professionnels, des prétendus créateurs à des acheteurs virtuels, l’ensemble submergé par un raz-de-marée de couffins en tout genre, un tsunami de jebbas, une déferlante de rihanas. Dans cette famille, virtuelle et étendue, il y a aussi les artistes nées, celles qui, même au quotidien, ne se résignent pas à consommer sans customiser, à transformer l’article le plus banal en œuvre artistique, à recycler le rebut en bijou, marquant de leur empreinte tout objet qu’elles touchent, avant de le porter. Le risque est que leur objet unique et exclusif soit suivi par une bourrasque de copistes, voire de plagiaires, qui, eux en un tournemain clonent et dénaturalisent en apposant effrontément leur signature, trouvant l’aubaine à portée de main. Faisant main basse sur la propriété artistique et pour s’attirer les clients potentiels d’autres dénuées de scrupules, apposent leurs blanches mains sur des photos, ne floutant même pas les visages pour se prétendre créatrices et proposer l’objet à la vente. Le Diable aussi s’habille en artisanat.

« Volez mes idées, j’en trouverai d’autres » commente une artisane blasée. L’envers noir des coulisses est rose puisqu’il pousse à la quête d’idées neuves. N’est-ce pas aussi le but du groupe ?