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Crever la toile

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Crever la toile
par Héla Msellati

Le « Livre Guinness des records », ouvrage qui  recense, comme son nom l’indique, les records du monde, les défis ou performances humaines, animales ou naturelles, vient de publier comme chaque année, à la même période, son édition 2015. Excentrique, l’idée initiale de l’ouvrage avait germé, il y a 60 ans, dans la tête d’un Anglais, non moins original, Hugh Beaver de la brasserie irlandaise Guinness qui lui donna son nom de « The Guinness Book of Records », devenu « The Guinness World records ». Le « Livre des Extrêmes » gardera d’ailleurs définitivement, en 2010, ce nom dans sa version française. La prospérité de l’entreprise, quant elle, engendra un musée, dans l’Empire State Building à New York, plusieurs Guinness Muséum aux quatre coins de la planète, de Tokyo à Copenhague et, dans le monde des médias, de nombreuses émissions de télévision.

La surenchère se faisant proportionnellement au nombre d’années de parution, sa dernière édition répertorie des records de plus en plus insolites et des exploits encore plus farfelus. Vendu en 100 millions d’exemplaires, dans une centaine de pays, traduit dans une quarantaine de langues, sa fabrication aura nécessité, cette année le traitement d’environ 50.000 revendications de record. La version 2015 propose, ainsi, le plus long saut réalisé par un chat, le plus d’océans traversés à la rame, la plus grande collection d’objets en lien avec la nourriture toute faite, le plus grand club de golf, le plus grand yo-yo, la langue la plus longue, la plus petite caravane, la plus grande collection de souvenirs sur James Bond…. Dont le plus inquiétant, nous concernant, sont le poids le plus important soulevé avec une barbe, qui reste quand même moins édifiant que celui de la femme qui tire le plus loin avec ses pieds.

Il y a quelques mois, sur les réseaux sociaux, naviguaient les records inavoués et inavouables des Tunisiens. Officieusement, les chiffres révélateurs de l’image complexe et hautement colorée du Tunisien, le faisaient entrer dans la postérité. En public, amateur de bons mots, celui-ci cultive assidument la verdeur des siens dont il consomme avec délectation les plus gros. Cette appréciation émane d’une grande partie des arabophones à qui le Tunisien veut bien concéder les moins crus. En famille, un mariage consommé sur sept culmine en apothéose, le divorce étant devenu, ou presque, institution sociale. Le Tunisien y est médaillé d’or dans monde arabe mais rate de peu le bronze à l’échelle mondiale qu’il réussit, quand même, à décrocher dans la catégorie des divorces précoces, c’est-à-dire avant la date butoir de l’année. Consommateur d’images, le Tunisien, surtout le plus jeune, passe environ 3h 47 devant son petit écran, la constance dont il honore ses chaînes le plaçant au premier rang en région méditerranéenne. D’une façon moins imagée, sa consommation moyenne de céréales serait de 258 kg /an, contre les 110 kg de l’Européen. Il se place ainsi directement face à des problèmes d’obésité, déséquilibrant sa balance, particulièrement et par ricochet, celle des paiements qui, elle, crie famine. La Tunisie paie cher son pain, 30% de sa consommation nationale, sachant que durant Ramadan dernier 900 000 baguettes étaient quotidiennement jetées aux ordures, une perte de l’ordre de 769 500 dinars. Encas et cafés, selon des chiffres avancés par les Britanniques, il en consomme aussi quotidiennement durant 64 minutes prises sur ses heures de travail. Durée qu’il faudrait aussi multiplier par le nombre de fonctionnaires : 44 pour 1 000 habitants, tout en soulignant, par ailleurs, qu’un bureaucrate sur 16 circule en voiture d’état, dont on devine l’état puisque 1,5 million sont âgés de 15 ans, voire plus. Si on reste au rayon des boissons, la consommation d’alcool du Tunisien est de 16 litres annuels par habitant, ce qui lui permet de briguer le titre de champion du monde arabe. Particulièrement chez les juniors qui, lorsqu’ils ne portent pas de ceinture de sécurité, sont les premiers responsables du nombre d’accidents de la route : 8 morts pour 100 000 habitants.

Officiellement, au mois de septembre dernier, le Tunisien, terme générique pour désigner l’ensemble des jeunes des gouvernorats de la république, entre officiellement dans le Guiness, par le biais de l’apposition de ses empreintes pour la paix sur 10 336 m2 de toile, à l’occasion du Festival international de la paix. Le slogan en était « ma main dans ta main pour la paix». Selon le haut commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme, ce record serait le message des jeunes pour dire que « leur pays est la patrie de la paix, de la stabilité et de la sécurité» (sic) La toile sera transformée en sacs écologiques dont la recette  de la vente servira à la construction, dans le gouvernorat de Jendouba, d’un centre national pour la lutte contre la toxicomanie.

Le Guiness Book omettait sans doute un autre record, celui du nombre de postulants au titre de président, « les dernières candidatures clownesques à la présidentielle et les commentaires qui s’en sont suivis » eux, ont tout pour prétendre crever la toile.