Nos Plus

La dame des villes & le gars des champs

Publié le
La dame des villes & le gars des champs
par Héla Msellati

Cela aurait pu être un conte de Noël avec des sapins, de la neige, des cadeaux et un miracle, comme seule cette circonstance festive et les récits y afférents savent en faire. Nous dirons que c’est un conte de Ramadan dans la canicule et le sirocco d’un mois saint et estival, dans une banlieue de bonne souche  désertée par ses habitants, partis prendre les eaux.

Elle, c’est un petit bout de femme étonnante de complexité, avec la pétulance des timides, la limpidité de la  droiture et l’aisance que la maturité finit par donner aux simples. Elle aurait pu voir le jour sous la plume de Flaubert en droite lignée d’une dame de ses contes. Une de ces personnalités en voie d’extinction, étrange mélange de citadine active, de beldisoise conservatrice étrangement occidentalisée par la force de sa culture et le courant d’émancipation dont elle a eu le bonheur et la chance de bénéficier. Lui, c’est un gaillard coulé dans le gabarit des chênes de ses forêts du nord-ouest, moulé à la façon d’un personnage de Giono, venu chercher en ville, comme ceux de sa région, une fortune réduite dans la peau de chagrin de la survie. Elle, elle a été élevée par un père humaniste et généreux et une mère, modèle du temps jadis, pour laquelle  le patio est le centre de la tablée autour de laquelle tout le monde se réunit, les domestiques y compris.  Chez lui, les enfants nourrissent les parents et les grands frères pourvoient aux études des jeunes sœurs scolarisées, désormais seules planches de salut, dans l’océan de la misère. Elle ignore l’armée du salut et autres restos du cœur dont la multiplication effrénée, cette dernière année, lui donne des hauts le cœur et méprise ces élans de solidarité auxquels on succombe, sans honte aucune, une montre Rolex au poignet et un sac Hermès à la main. Lui a la fausse ingénuité d’un paysan  de Brassens et la fierté contenue de ceux que les vicissitudes de l’existence n’arrivent pas à soumettre. Bien qu’elle en impose par la réserve qu’on lui a appris à cultiver pour tenir son rang dans la société et sa chaire en cours, sa nature joviale et son caractère débonnaire l’ouvrent naturellement aux autres. Lui a un caractère abrupt, taillé à la serpe par les aléas climatiques et les exigences d’un environnement intransigeant et sait que la précarité de sa situation ne l’autorisent à aucun débordement. Le seul qu’il ait eu  a été  de raconter son désarroi devant un paquet de pâtes, dont il fallait demander, par texto, le mode d’emploi à Samra,  pour préparer un repas de Ramadan. L’égarement d’un grand mâle, face à un paquet de pâtes a, il est vrai,  quelque chose de désarmant pour quiconque ; cœur sensible s’abstenir.

Pour la dame des villes, la charité, concept né avec le 26-26, financièrement développé par la BTS et considérablement diffusé depuis janvier 2011 est une notion verticale qu’elle abhorre, tant elle élève les nantis dont elle apaise la conscience et en rabaisse les bénéficiaires qu’elle réduit en dépendance. Eduquée dans les principes d’un islam tiède, certes, elle n’en a retenu que les basiques d’amour d’autrui et de générosité. A La baballah !

Leur rencontre pourrait être celle d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, aussi commune pour les surréalistes, que désarmante de simplicité. En fait, ce conte de Ramadan enjolivé à la Abdelaziz Laroui et édulcoré par une comtesse de Ségur commence avec la rencontre de la dame des villes et du gars des champs, autour d’un panier repas. Trente jours durant, la dame des villes a porté, à l’heure de la rupture du jeûne, le panier du partage, celui qui a tissé les liens de l’eau et du sel.

A chaque panier et à mesure qu’il découvrait les bricks des filles Danouni, la sauce béchamel et les raviolis au saumon, la dame des villes se faisait raconter la survie aventureuse dans les montagnes frontalières du nord-ouest, la rudesse des hivers et  les incendies de forêts, provoqués pour les besoins d’un important passage de marchandises. Elle a fait connaissance avec Yamma la mère, susceptible dans ses faibles moyens et fière de ses fils qui travaillent en ville. Elle a connu Jedda, Jemaâ El Annabia, la grand-mère centenaire en raison d’un veuvage précoce et d’une descendance peu nombreuse, bâtie comme une tour, danseuse hors pair, surtout après une fanta de trop et animatrice incontestée des noces du village. Mehria Chourouq, ainsi dénommée, parce que sans SMS, ni FB, elle détient tous les scoops à 1000 lieues à la ronde. Elle s’est désolée pour le frère, dupé par un passeur malhonnête qui, après lui avoir soutiré 2000 dinars, n’a pas rempli son contrat, le laissant dans son utopie avortée rêver éternellement de la France. Pays de Cocagne qui a rempli les poches de l’oncle Bahroun et de morgue une épouse rayonnante de suffisance. Elle a été présentée à son confrère et voisin, « Ostedh », dont une maîtrise de technique n’a donné droit qu’à un titre virtuel et un emploi de gardien-jardinier. Dans ses récits, elle a même croisé Fodha dont la tête vaut de l’or pour son voyou de fils, hôte permanent des barreaux et mordu au jeu des couteaux. Trente jours durant, il a dégusté ses plats, essayant d’en deviner les ingrédients, se demandant quelle était cette ménagère qui cuisinait comme dans les livres. Un mois entier, elle a savouré sa pastorale fleurie d’épisodes, agrémentés par la fraîcheur d’un verbe champêtre.

Cette semaine, le gars des champs, après dix mois en ville prendra la ligne « KGB », trouvaille inédite et siglaison originale de la région : le Kef, Jendouba, Bousalem. Dans les douars avoisinants, il racontera sa rencontre avec une dame des villes « mouch normale ».