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Décharge municipale à la cité Ibn Khaldoun Notre Fukushima à nous

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Décharge municipale à la cité Ibn Khaldoun Notre Fukushima à nous

Imaginez … depuis 20 ans, un véritable cauchemar existe dans la cité Ibn Khaldoun, à peine à quelques kilomètres du centre ville, une région très peuplée qui compte 120 000 habitants, à quelques pas du marché de fruits et légumes, du souk hebdomadaire… C’est à cet endroit là que la municipalité de Tunis a choisi d’implanter une décharge de 1000 m², dont la capacité s’élève à des tonnes et des tonnes des déchets. Au-delà de la mauvaise odeur, de la pollution visuelle, la situation est plus qu’alarmante, elle est désastreuse.

par Nidhal Adhadhi
Cette décharge reçoit non seulement les ordures ménagères de la région d’Ibn Khaldoun, mais aussi celles de beaucoup d’autres régions à savoir Mnihla, Manar, El Manzah… Ce qui engendre une montagne des déchets. Pire, le transfert de ces ordures traîne souvent des semaines et des semaines. Souvent composés de matières organiques putrescibles (qui pourrissent rapidement) et de matériaux recyclables (verre, métal, carton…), les teneurs d’un kg de déchets ménagers sont multiples et variées, une variété qui crée sa dangerosité. Imaginez alors la quantité présente dans des tonnes de déchets. En effet, on peut y trouver, par kg, 1.3 g d’azote qui viennent du reste de viandes, 14 g de chlore issus des pesticides ou de l’eau de javel par exemple. Des pesticides qui sont très nuisibles à la santé et contribuent à la production de dioxine (une substance qui provoque le cancer et des maladies de peaux). On y trouve aussi 2.8 g de souffre et 5.8 mg du fluor, un gaz très toxique qui prend la place du calcium, endommage ainsi les os et peut causer des brûlures. Ce n’est pas tout, la liste des menaces est encore longue. Il y a aussi de l’arsenic, du bore, du chrome et 113 mg de cobalt, lequel, utilisé souvent dans les colorants, provoque des maladies respiratoires comme l’asthme. Le cuivre, quant à lui, provoque des intoxications et sans oublier le fameux et très dangereux mercure présent à hauteur de 3 mg. «Si on a cassé un thermomètre, il est indispensable de faire intervenir la protection civile pour ramasser la petite quantité de mercure qu’il contenait », affirme Najoua Aguerbi, médecin généraliste, à qui l’on a demandé de nous présenter les méfaits de ces composants sur la santé humaine. Selon le médecin, respirer de petites quantités de chlore pendant une courte période atteint négativement le système respiratoire comme il peut aussi affecter la peau et les yeux. Pis, les études ont révélé que l’exposition répétée au chlore dans l’air affecte aussi le système immunitaire, le sang et le cœur. «Quant à l’Arsenic, ajoute le médecin, il est très toxique et on peut y être exposé à travers l’air, l’eau voire la nourriture, et cela provoque des douleurs dans l’estomac, de l’anurie…» Et c’est bien le cas pour notre exemple dans la mesure où la décharge est à deux pas du marché. En fait cela a vraiment causé des perturbations chez les habitants de la région. Le Dr Najoua Aguerbi qui exerce dans le secteur, a corrélé les multiples cas d’intoxications alimentaires, d’infections respiratoires et d’allergies diverses dont sont atteints ses patients, dûe à l’exposition prolongée de ces derniers aux polluants toxiques. Les bébés ne sont pas non plus à l’abri de cette calamité. À cause de ces gaz toxiques ils peuvent attraper des maladies chroniques ou être atteints de malformations. Bref, cette situation risque de faire de ces enfants des kamikazes de 4ème génération. Les habitants de la cité, terrorisés par cette décharge, ont déjà porté plainte contre la municipalité. Évidemment, ils n’ont pas obtenu gain de cause. Malheureusement la santé des gens était loin d’être un souci majeur pour l’ancien pouvoir. «Ce fléau date de plus de vingt ans. Nous avons tous été contre l’implantation de cette décharge, nous avons beaucoup souffert des mauvaises odeurs, surtout l’été lorsque cela devient tellement insupportable que nous nous trouvons parfois contraints de fermer les portes et les fenêtres toute la journée», témoigne Adel Gamouki, l’un des nombreux habitants du quartier qui ne sont pas au courant qu’ils vivent juste à côté d’un véritable réacteur nucléaire. L’image est loin d’être hyperbolique, c’est plutôt une vérité amère. Au mois de mai 2011 Livret Santé a publié un article qui mettait l’accent sur le «Plan National Santé Environnement PNSE». Il s’agissait en fait d’un programme lancé par le ministère de la santé publique et le ministère de l’agriculture et de l’environnement, sensé «mettre en œuvre des stratégies visant à réduire les effets environnementaux sur la santé humaine». On était, en fait, très enthousiastes à l’égard de cette initiative et on a cru qu’après la révolution la situation allait changer du tout au tout. Or, il s’est avéré qu’elle va de mal en pis. Il ne faut jamais trop compter sur l’État. C’est à nous de changer notre réalité surtout que l’on crée, selon ses revenus, entre 730 et 2600 kg de déchets chaque année. Un chiffre énorme qui fait que la mobilisation à la fois de l’État, du citoyen, mais aussi des professionnels de la santé, doit être une priorité. ■