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Délit d’amour

Publié le
Délit  d’amour
par Héla Msellati

«La révolution est un drame passionnel » a dit Mao Tsé Toung. Les Tunisiens sont à même de mesurer, ces derniers mois, la sagesse de ces propos. Ce drame aux actes multiples, le pays le vit au quotidien, multipliant coups de théâtre, rebondissements et péripéties, à la vitesse des épisodes d’une série télévisée. Le dernier acte en date est celui du viol collectif qui a soulevé l’indignation des femmes du monde et des Tunisiennes en particulier. Si les féministes de la première heure soulignaient la difficulté de naître femme dans un univers d’hommes, il faudrait y ajouter celles, et elles sont nombreuses, de la religion : dans une communauté arabe et musulmane, avec la précision suivante : en voie de wahabisme. En y associant les situations  géographique : dans un pays « en voie de développement » et sociale : en pleine mutation postrévolutionnaire, le tableau est propice à la réflexion.

En fait de tableau, il faut revenir à sa représentation dramatique, telle qu’évoquée par les médias. Deux personnages : Mariem, le prénom d’une sainte femme, synonyme dans les religions chrétienne et musulmane de pureté candide. Son protagoniste : Ahmed, nom et attribut du prophète Mohamed, connotatif de louanges à Dieu. En lever de rideau : le couple est dans une voiture, peu importe ce qu’ils font, c’est un lieu clos, privé. Action : des agents, voulant faire régner l’ordre, arrivent. Intrigue : ils veulent de l’amour, éventuellement de l’argent,  même et en service. Péripéties : la quête d’amour, même par effraction. Stances : la jeune fille blasphème en mêlant le nom de Dieu à ses cris de douleur et de détresse. Dénouement : viol et extorsion de biens.  Coup de théâtre : la victime porte plainte. Rebondissement : de victime, le personnage central se transforme en accusée. Sans se voiler la face, il faut sauver la morale.

Dans ce drame parfait, la règle des trois unités est doublement respectée. Premièrement,  la femme a été violée trois fois : arrêtée dans la voiture, qui reste un espace privé, agressée par les policiers, qui protègent le citoyen  et accusée par la justice, qui défend ce même citoyen. Respectée en second lieu par les policiers qui ont violé le droit, leur devoir et la justice.

Coquin, un internaute déluré, au clavier déjanté,  a donné de ce drame une version humoristique : « un beau jour de septembre, une meuf et un keum étaient en train de se bécoter tranquillement dans une voiture quand passèrent, par là, trois flics qui n’apprécièrent pas trop de ne pas avoir la chance de participer au gang bang. Forts de leur uniformes, les trois compères trouvèrent là une occasion en or de se faire briquer l’asticot autrement qu’en faisant mousser le créateur, pratique dans laquelle ils excellent, d’ailleurs. Sous prétexte d’atteinte aux bonnes mœurs, ils châtièrent la pauvre fille en la violant dans la voiture.

Dans l’exercice de leur fonction, il faudrait peut-être même les féliciter de dégainer plus vite que leur ombre. Ben alors, où est le problème ? Pas la peine d’en faire un foin quoi! Et que le fiancé se la ferme et s’estime heureux que les trois larrons n’aient pas été bi ou homos ! Non mais franchement, a-t-on idée de s’embrasser ? Et puis on s’en tape royalement puisque, de toute façon, la raison du plus fort est toujours la meilleure. »  La morale de la fable, en bref, c’est tout à fait ça.

Pour disculper les coupables et justifier leur acte, les voix du chœur renchérissent qu’elle l’a bien mérité, habillée, voire dévêtue comme elle l’était, les qualificatifs de la posture du couple se multiplient, puisant dans le lexique de la honte : leur position va d’indécente à immorale en passant par irrespectueuse et compromettante.

Le délit est celui d’attentat à la pudeur et voies de fait, en plus d’obscénité ostentatoire préméditée. En effet, le principal méfait de la victime et dans ladite position, c’est de n’avoir pas, selon les commentaires du net, poussé des you-yous de joie et loué l’Eternel de  sa miséricorde. En fait de délit, le sien reste surtout d’avoir osé briser le tabou régnant autour du viol en Tunisie où l’opprobre s’abat immanquablement sur les victimes d’abus sexuels. Par honte et crainte des représailles et du scandale, très peu de femmes portent plainte pour viol dans ce pays où  elles bénéficient du statut le plus moderne du monde arabe depuis 1956.

Dans cette affaire choquante pour tous, c’est la question de la place de la femme qui reste centrale et s’impose avec d’autant plus d’acuité. Les « safirats », pour emprunter à ceterme son élégance, ne veulent « ni voile, ni viol » et ne choisissent même pas entre « voilée ou violée » et encore moins niqabée. Il est vrai qu’entre « niqabée et niqabessif », le dilemme est cornélien. Si la « révolution (est) volée, (la) femme voilée, (et la) petite fille violée » et si dans le berceau des révolutions arabes,  « l’amour est un crime, (et) le viol (…) un art », il ne resterait plus qu’à dégager, toutes voiles dehors. Ou se défendre, bec et ongles. Les slogans des manifestations, eux, montrent bien que dans le pays où «  la police (…) viole, (et)  la justice (…) accuse », la grande majorité des Tunisiens, les femmes en particulier, n’ont pas encore dit leur dernier mot.  « La police, rentre ton pénis », « en niqab, voilée, maillot ou bikini, rangez vos zizis ! » en sont la plus verte illustration.