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Quand espoir rime avec enfer (Ah bon? ça rime?)

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Quand espoir rime avec enfer (Ah bon? ça rime?)

Dans quelques heures, je prends l’avion pour rentrer à Tunis. Il me reste deux ou trois mails à traiter avant de prendre la route vers l’aéroport et je m’installe tranquillement dans ce petit café du…., l’un des rares à Paris où l’on peut fumer une chicha. Pas que j’en sois adepte mais Norredine, un ami qui m’accompagne, est « accro ».

par Senda Baccar

Il s’appelle Tarek. Ça fait bien 5 minutes que son regard a accroché le mien et je n’arrive plus à me concentrer. J’y ai lu toute la détresse du monde. Un regard qui m’a dévorée comme le feu grignote une mèche de cheveu. Si vite que l’on ne voit rien venir mais il reste après une vilaine odeur de poulet grillé. Je demande à Nourredine de se renseigner. C’est un harrag, il est arrivé hier. Tu veux l’interviewer. Je bafouille un « oui ». Je ne sais pas si j’ai très
envie qu’il m’emporte sur cette barque moribonde où il est mort 10 fois. Je sens déjà qu’il risque de me faire chavirer et que sa douleur me marquera au fer rouge. Dehors, il veut bien me parler mais seul. On court tous les deux sous une pluie battante, pour grimper dans la voiture du patron qui m’a prêté les clés. Je jette un dernier regard au café. Les hommes regardent un match. L’un d’eux rit. Un autre nous regarde avec insistance. Je me tourne vers Tariq. Pourquoi ? C’est la première question que je lui pose. Et je me rattrape aussitôt. Qui es-tu ? Qui êtes-vous ? Mon frère, mon sang, ma patrie… Pour la première fois, cette homme si différent de moi me fait ressentir plus forte que jamais ma tunisianité. Je veux comprendre ce qui les fait fuir, l’horreur plus forte que la peur de mourir qui les pousse à affronter celle-ci. « J’ai interrompu ma scolarité en 6e année élémentaire. Recalé. Trois fois. Une fois en 4e année, une en 5e et une autre en 6e année. Exclu de l’école, je n’avais plus le droit d’être repêché. Je me suis alors retrouvé dans la rue, mon seul refuge. J’étais trop jeune pour avoir conscience de l’impact de cet échec scolaire. Un échec qui aurait peut-être pu être évité si mon père était présent. Nous étions jeunes, mes frères et soeurs… Et ma mère était au four et au moulin, dépassée. Le départ de mon père lui avait porté un coup de chagrin et elle se faisait énormément de soucis pour nous et sur le sort de notre famille. Elle a vécu le martyre mais malgré tout ce qu’elle a enduré, elle a gardé la tête froide et a supporté toutes les situations qui ont pesé lourd sur ses épaules. Les choses n’ont pas été faciles pour notre petite famille mais grâce à ma mère, on a surmonté toutes les épreuves. Pour m’en sortir, j’ai travaillé comme vendeur dans un magasin d’articles artisanaux pour touristes pour 90 dinars par mois environ. Je n’avais aucune expérience mais j’apprenais sur le tas. Et j’arrivais à me débrouiller même si je parlais très peu le français. Comment peut-on vivre avec 90 dinars ? J’ai donc fini par trouver un autre boulot. Pour à peine 20 dinars de plus mais mon nouvel employeur m’assurait parfois le transport et le déjeuner. Puis mon père a décidé de construire deux petits magasins sur notre avenue, dans notre quartier. J’ai alors aidé les maçons sur le chantier. Mon père qui vit en France depuis 20 ans nous envoie de l’argent. Tant mieux d’ailleurs, car je me demande ce que serions devenus s’il nous avait abandonné, comme c’est arrivé dans d’autres familles… Si tel avait été le cas, ma mère ne serait jamais arrivée à travailler et à s’occuper de nous en même temps, surtout qu’elle n’est même pas diplômée. Par contre, lui qui a ses papiers depuis longtemps a toujours refusé de nous régulariser alors que nous aurions droit aux papiers français. »
Il y en a des dizaines, des centaines de ces Tariq. Ils ont tous un ami ou un cousin qui a traversé la Méditerranée. Avant, les gens avaient peur. Aujourd’hui, au contraire, l’entourage encourage ces initiatives et y participe financièrement. Même sa mère ne s’y est pas opposée, lui donnant sa bénédiction et ses voeux qui l’ont accompagné tout au long de son périple : « Qu’Allah te protège et t’ouvre les portes du bonheur et de la réussite », lui a-t-elle murmuré le jour de son départ en le serrant contre elle, pleurant et l’embrassant en même temps. « J’avais le coeur serré et tout mon corps frissonnait même si je retenais mes larmes. » se souvient-il.
Mais le moment était grave : en quittant le nid, Tariq savait qu’il allait connaitre une période dangereuse. Il a pris contact avec quelques copains qui vont eux aussi tenter l’aventure et le mettre en contact à leur entourage avec un samsar (intermédiaire) de Zarsis. En échange de 100 dinars par tête, il présente les harragas au passeur en charge de l’opération. Ce dernier touche en revanche le gros lot, soit 2.000 dinars par passager. Mais Tariq n’est pas au bout de ses peines. Après plusieurs jours d’une intolérable attente dans une villa investie par les candidats à l’immigration clandestine, la météo s’est montrée enfin favorable. L’embarquement a eu lieu mais le temps commence à mal tourner vers 22h. Les harragas, entassés sont réveillés par la mer démontée, dont les vagues empêchaient la barque d’avancer. Dépité, le passeur annonce qu’il est obligé de faire demi-tour mais sans trop savoir où il allait aboutir. Un retour vers les rives tunisiennes qui durera près de 12 heures pour échouer sur les rivages de la région de Nador.
L’attente se poursuivit. Une semaine de plus avant de reprendre une autre tentative. Pendant ce temps, les discussions vont bon train mais c’est le même sujet qui revient sur la table du café où ils trompent leur attente. Rumeurs, histoires, expériences, échecs, réussites… Comment devenir harraga en 10 questions ? On s’informe sur les dernières nouvelles. On cherche à savoir si d’autres personnes ont réussi à atteindre l’Italie. Puis, le jour venu, Tariq et ses compagnons rejoignent enfin le port de Djerba aux environs de 22 heures. Aucun policier n’est en vue en cette période trouble de l’après révolution. En revanche, les soldats présents aident les harragas à embarquer tout en ordonnant aux passeurs de ne pas surcharger les embarcations. Peine perdue. Les passeurs veulent maximiser le voyage et c’est 100 personnes au lieu de 10 qu’ils embarquent à chaque voyage. Tariq sent qu’il est de nouveau près du but mais voilà que des dizaines de harragas surgissent de nulle part et tentent eux aussi de d’embarquer de force avec nous. La réaction du passeur qui craignait que son embarcation ne coule ne s’était pas faite attendre. Il s’éloigne du ponton au moment où les passagers s’apprêtent à sauter d’une hauteur de 2 mètres et demi environ. Certains étaient à l’eau. Contrairement à Tariq qui a un peu plus de chance, ils ont été pris par leur élan. Le passeur refuse de faire machine arrière et prend la fuite. Tariq est prêt à renoncer mais le doigt est pris dans l’engrenage : « On ne rembourse pas », s’énerve le samsar qui promet quand même de les embarquer rapidement. Mais il faudra attendre 15 jours pour cette troisième et dernière tentative, qui allait mieux se dérouler : « Nous avons été emmenés jusqu’au port dans un camion frigorifique. C’était mieux organisé que la dernière fois. La barque était accostée au quai et tout le monde montait un par un. Une fois embarqués, ils nous ont ramené nos rations composées de pain, de viande, de quelques fruits et de l’eau. Puis la barque a enfin pris le large. », raconte Tariq, comme l’on raconte un mauvais rêve. Cent cinquante de nos frères ont pris ce soir-là le bateau de l’espoir, y balançant à la fois leur baluchon et leur désespoir. On récite la chahada, on prie ensemble pour que tout aille bien. On ne fait plus qu’un.
Heureusement, ce soir-là, le temps est au beau fixe. Mais la mer est changeante. La nuit arrive, le temps se rafraîchit, la houle devient vague, la vague grossit et soulève l’embarcation. Les passagers ont-ils rendez-vous avec la mort ? Viendront-ils grossir la liste de nos enfants morts pour un rêve éphémère et vicieux ? La barque tangue dangereusement. Les vestes puis tous les vêtements sont trempés. Les versets du Coran sont récités par quelques uns. Le passeur hurle et malgré la tempête. Sa voix hachée parvient aux passagers terrorisés : « On doit continuer, on doit survivre mourir». Tariq craque. Entre deux versets, il supplie sa famille de lui pardonner son acte. Il pense à ses parents, à ses frères et soeurs. Son délire est interrompu à l’aube par les cris de son voisin : « J’aperçois des lumières. On a réussi ! » Incrédule, Tariq lache alors un soupir de soulagement. Lampedusa est la, prometteuse de 1000 merveilles. Face a eux, lfhostile rocher sfeleve, devoilant a peine quelques lumieres qui eclaire le port.Une fois sur le quai, le passeur abandonne alors sa barque pour échapper aux photographes. Ce sont les gardes côtes italiens qui les ont aidés à amarrer la barque puis à les faire monter à quai avant de les placer dans une salle. Les hommes épuisés reçoivent une collation ainsi que quelques vêtements et leur joie est de courte durée. La salle est pleine à craquer, ils les font sortir et leur expliquent qu’ils peuvent dormir sous les camions garés dans un parking. Le froid est leur nouveau compagnon pour cette première nuit en terre promise. Tariq appelle sa maman pour la rassurer. Il essaie tant bien que mal de ne pas lui faire sentir qu’il regrette déjà de l’avoir quittée : « Je suis habité par les regrets, ne serait-ce que pour la mort que j’ai vu de très prés. C’était très dur de vivre une telle aventure que je ne souhaite à personne. Quand on oscille entre la vie et la mort pendant plusieurs heures, on n’en sort pas indemne. Menés vers l’inconnu, dans un noir absolu marqué par le bruit assourdissant des vagues et les mouvements d’une barque que le moindre déséquilibre peut faire chavirer. Un terrible voyage. »
Les formalités sont connues. Comme des animaux, les immigrés sont parqués environ une semaine à Lampedusa avant d’être envoyés sur le continent par les autorités italiennes, débordées par ce flux inhabituel. A l’aéroport, ils sont un peu mieux accueillis et placés dans des chambres équipées. On leur offre à manger ainsi que des vêtements.Ce n’est pas le moment de renoncer. Après une première nuit, tout le groupe s’est rassemblé après le petit déjeuner. On se concerte : faut-il attendre ou non le laisser-passer que les autorités aéroportuaires doivent leur remettre ? Tariq et quelques uns, notamment son cousin, est contre et se fie à un algérien qui connaît bien les lieux et lui propose de l’aider à s’enfuir contre dix euros. Après avoir obtenu leur accord, il leur fait traverser un champ. La liberté est derrière le grillage. Et rien, même pas le policier qui hurle des menaces au loin en courant vers eux ne les fera renoncer. Tariq et ses compagnons se précipitent tête baissée vers le trou et passent de l’autre côté, se laissant engloutir par la forêt. Ils marchent pendant des heures avant d’atteindre la frontière qu’ils traversent à Vintimile. Puis c’est Menton, Cannes, Nice… Toujours à pied. J’entends Tariq évoquer ces noms de rêve, sa voix devient lointaine. La pluie qui bat contre la vitre de la voiture où je suis enfermé depuis près d’une heure avec lui forme une bulle autour de nous. Je me souviens… Monte Carlo avec Maman, le musée océanographique, Cousteau. Menton, papa qui rit parce que Maman a fait trop d’achats. Nice, le marché. Les sandwichs chauds. L’autoroute. Cannes, le Festival, les robes, les lumières…
« Dieu merci, je n’ai pas été arrêté. » Tariq, j’étais si loin de vous. Mes frères. Je te demande silencieusement pardon de t’avoir tant méconnu. « C’est incroyable, poursuis-tu, mais j’ai eu une chance inouïe. Soubhan’Allah, j’ai toujours échappé aux contrôles policiers. Mais je vis avec cette peur au ventre à chaque fois que je suis dans le train ou le métro. J’essaie de ne pas le montrer quand j’en rencontre. Certains harragas, mes compagnons de voyage, sont encore entre les mains des autorités italiennes. D’autres ont pris la fuite mais ils ne sont pas encore arrivés en France. On est sans nouvelles… »
Le groupe est obligé de se séparer pour ne pas être pris. Tariq prend le train pour Marseille, puis Paris. Les policiers français sont sur les dents. Avertis de l’afflux de migrants, ils surveillent et contrôlent toutes personnes suspectes. C’est la poisse, il a bien son billet mais celui-ci n’est plus valable. Il aurait dû prendre le train précédent. Le contrôleur qui a vérifié le ticket le lui a annoncé. Tariq a épuisé son maigre pactole. Il n’a plus le sou et s’en excuse mais il n’est plus en Tunisie. Le contrôleur lui demande d’attendre son retour tandis que sa collègue sermonne Tariq qui ne comprend pas la moitié de ce qu’elle lui dit. Si près du but, il enrage à l’idée d’échouer pour une simple histoire d’horaire. « J’ai été pris de panique et j’ai pensé au pire. Soudain, j’ai jeté un coup d’oeil à travers une porte d’une cabine à l’intérieur de laquelle se tenait un algérien. Il m’a fait signe d’entrer et, rigolard, m’a rassuré en m’expliquant que je ne risquai rien et que la contrôleuse m’avait juste dit de faire attention car sinon, la prochaine fois, je payerais une amende de 10 euros. Je l’ai embrassé tout joyeux» C’est son oncle qui, prévenu, a accueilli Tariq à la gare et l’a hébergé, mettant à la disposition du fils de sa soeur une chambre dans laquelle il a enfin dormi comme un bébé. « C’était si bon et si reposant de trouver ce confort dont j’avais tant besoin. »
Plus tard, Tariq a aussi prévu de rendre visite à ce père, simple employé dans un restaurant parisien, qui n’a pas daigné l’accueillir à la gare. Il ne lui en veut pas. Pas le temps pour les (re)sentiments. « Si j’ai risqué ma vie, c’est pour réussir coûte que coûte. Je compte travailler avec mon oncle qui a créé une entreprise de transport. Je vais Inch’Allah me stabiliser avec lui afin de régler ma situation en France. En attendant que ma famille me fasse parvenir tous mes papiers que j’ai laissés chez moi, en Tunisie. »
Tariq ne réalise pas qu’il a commis une infraction en pénétrant illégalement en France et qu’il risque à chaque instant d’être arrêté et expulsé comme les dizaines de Tunisiens dont les dossiers sont examinés à la va vite par la justice avant que les intéressés se voient signifier leur renvoi.
Pourquoi, j’y viens enfin à cette question que j’avais maladroitement laissée échapper au début de notre entretien. Pourquoi Tariq tout ça ?
« Je ne dirai pas que j’ai haï mon pays, mais je n’avais plus d’espoir. Je sais que ça va être encore plus dur ici au cas où je n’arrive pas à percevoir plus de 1000 euros, dans la mesure où la location d’une chambre à Paris ne coûte pas moins de 500 euros. Il me faudra gagner au moins 1500 euros pour pouvoir vivre décemment mais c’est toujours mieux que les 300 dinars auquel on aspire chez nous. Avec cette somme dérisoire, on ne peut faire aucun projet ni même penser à fonder un foyer ou encore faire des économies. Cependant, l’Europe n’est pas le paradis comme je le pensais. Et c’est peine perdue pour tout ceux qui n’ont pas un parent ou un proche pour les soutenir, ne serait-ce que quelques temps. Beaucoup de jeunes harragas errent dans les rues sans travail ni papiers. Ils veulent rentrer au pays. Car ici, tout est régi par la loi, l’ordre et la discipline. » ■