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Guerre seinte

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Guerre seinte

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir, Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées. » dixit Tartuffe, personnage de Molière, devenu archétype du faux dévot en langue française et à la barbe fleurie dans la vie. Vers auxquels il faudrait rajouter la boutade de Prévert « autrement qu’avec une loupe ». Si le personnage et ses propos restent plus que jamais d’actualité, la nôtre puise ses modes dans un jeu de voilage et d’effeuillage, en fonction de la saison et au gré de l’évènement. Après l’importation d’autres temps et d’horizons obscurs, d’un drapé qui ne l’est pas moins, voici que la tendance serait plutôt de se mettre au ver, tenue aussi mamelonnée que l’annélide replet à qui elle doit son nom. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas selon l’expression qui, bizarrement et à l’origine participait à l’enseignement philosophique et théologique du Moyen Âge. Même si nous avons passé ces âges reculés, ceux qui y sont restés semblent, sciemment ou inconsciemment en avoir oblitéré la sagesse.

Absent de la toile quelques temps, un internaute en donnait les dernières news : « Une niqabée accouche sous X à l’hôpital, trois étrangères se dénudent les seins devant le tribunal, un bonhomme adultérin de 63 ans meurt après une prise de viagra, un jeune homme se coupe le sexe à Bizerte et le ramène aux flics… !! » et il faudrait y rajouter les activistes Femen qui effectuaient une prière musulmane dénudée devant l’ambassade de Tunisie en France.

Mais ne confondons pas féminisme et « femenisme ». En 2008, trois jeunes Ukrainiennes, alors adolescentes, s’indignant du statut des femmes dans leur société fondent Femen « pour défendre la démocratie » et manifestent pour la première fois, déguisées en prostituées, pour dénoncer l’importance du phénomène en Ukraine, avant de se dénuder les seins, s’élevant ainsi contre la pornographie en ligne. Face au succès médiatique de leur action, elles ont fait de cette forme de protestation la marque de fabrique de leur mouvement pour lequel les seins nus symboliseraient la condition de leurs concitoyennes, dans le dénuement le plus total. Le mot lui-même étant dérivé de nu, elles ne seraient propriétaires que de leurs corps.

Radicales, les Femen se montrent nues parce que pour elles c’est un moyen de donner une signification autre à la nudité : ni prostitution, ni exploitation sexuelle. Leur forme de féminisme, dont le combat central est la défense des droits de la femme, elles le nomment « sextrisme », mot-gigogne et condensé explosif de « sexe » et « extrémisme » et leur activisme est à leurs dires « agressif, mais encore non-violent, provocateur mais délivrant un message clair. ». En chair.

Le groupe choisit mars dernier pour ouvrir une nouvelle branche en Tunisie ; dès le 21 mars, les réactions ne se font pas attendre : la page Facebook de Femen-Tunisie est piratée et la militante tunisienne de Femen, Amina Tyler, de son vrai nom Amina Sboui, la cible de très nombreux messages d’insultes, de menaces de flagellation et de mort sur les réseaux sociaux. Elle s’y montrait, poitrine dénudée, avec l’inscription en arabe : « mon corps m’appartient et n’est source d’honneur pour personne », se faisant suivre par deux autres jeunes femmes et suscitant toutes beaucoup d’indignation. Risquant entre six mois et deux ans de prison pour atteinte à la pudeur, Amina est arrêtée le 19 mai 2013 à Kairouan, après avoir tagué le nom de Femen, puis détenue, inculpée de port illégal d’un spray lacrymogène et fait l’objet d’une enquête pour profanation de cimetière. Condamnée par ses parents qui remettent en cause sa santé mentale, pour son oncle, Amina a indéniablement « le potentiel, l’intelligence et la volonté pour devenir avocate, journaliste, universitaire… »

Aujourd’hui, être femme dans le monde arabe est un statut peu enviable et à plus forte raison dans une société en fusion, en voie d’islamisation wahabite. Dénuder ses seins relève d’un certain toupet, voire d’un indéniable culot, au vu de l’actuel contexte bâchiste, et frise même le crime de lèse-majesté. Il faut reconnaître aussi qu’aucune femme n’est à l’abri de la violence, verbale quand elle ne peut être physique, que celle-ci soit vêtue ou même long vêtue. Le geste d’Amina a l’audace fougueuse de la jeunesse, les extrêmes s’attirant inévitablement, et l’acharnement politique et judiciaire dont elle fait l’objet, l’empêchant même de passer le bac, est en train d’en faire une icône. L’égérie d’une jeunesse désespérée et suicidaire, une figure de proue, Marianne aux seins tatoués.

La conséquence en est que l’action des Femen commence à charrier des sympathisants, drainant ce faisant la majorité silencieuse. Pendant que les assassins de Chokri Belaïd courent toujours et que les terroristes de Chaâmbi tuent autant de soldats qu’ils veulent, c’est une paire de seins qui constitue la vraie menace, pouvant « agir en bande organisée avec l’objectif de déstabiliser l’Etat ». Il faut être sot en trois lettres pour ne pas l’avoir compris ! « C’est au sein du transitoire que l’homme s’accomplit, ou jamais » écrivait l’auteur du « Deuxième sexe », notre « transition démocratique » est en train de devenir une guerre seinte.

Héla Msellati