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« khoubz ’taliène » …

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« khoubz ’taliène » …

Quoi de tel que le pain, (« el khoubz » en arabe), pour percevoir la vraie nature d’un peuple ou d’un pays?
Aliment universel par excellence, ne traverse-t-il pas les époques, les frontières, sous toutes les formes possibles et imaginables ? Chargé de symboles, ne fait-il pas partie de l’histoire et de l’imaginaire des peuples qui le consomment ?

par Emma

Tour du monde du pain

Pour s’en convaincre, rien de tel que d’effectuer un petit tour d’horizon (absolument non exhaustif) du pain à travers le monde.
Commençons par la France (tout-à-fait au hasard).
Première surprise : le pain peut bel et bien devenir l’emblème d’un pays tout entier : qui n’a pas à l’esprit, l’image du bon français de souche, affublé de sa baguette et de son béret (entre parenthèses, qui a croisé dans la vraie vie le moindre porteur de béret, espèce quasi disparue depuis la fin de la dernière guerre mondiale ?).

Bon, ceci étant dit, qu’en est-il des autres pays (dans la mesure où nous ayons une quelconque idée du contenu de leur panière)?
L’Allemagne tout d’abord, bastion du pain noir bien de chez eux, qui tient au corps, et dont la moindre tranche ingérée permet de sauter un repas et de patienter jusqu’au lendemain (Tiens ! Une bonne idée pour le shour du ramadan 2011 / 1432… ?).
La Suède ensuite, berceau des krisprolls, ces pains grillés selon une recette tenue jalousement secrète, que les afficionados peuvent maintenant trouver à Tunis pour la modique somme de 12 DT le sachet de 200g (ça fait cher la farine, même complète!).
L’Italie enfin, qui raffole du pain sans sel des couvents de religieuses, du savoureux pain pizza et, surtout, d’une épaisse baguette de pain blanc, plutôt insipide (c’est mon avis et je le partage), surnommée en tunisien tout simplement « khoubz ’taliène » (rajoutez un I au début, remplacez le son « iène » par « ien » comme « italien », et vous y êtes…).
Place maintenant à la Tunisie, le fameux « grenier à blé de Rome », où comme chacun sait, le pain occupe une place de choix … et où l’on observe parfois des comportements plutôt curieux. Non contents de saucer voluptueusement les multiples « markats » locales (ah ! l’envoutante « mouloukhia » à la corette, la printanière « markat gilbana » aux petits pois et artichauts…), combien d’honnêtes tunisiens n’accompagnent-ils pas leur couscous ou leurs « maqarouna » d’une bonne quantité de pain, que tout observateur non averti jugerait pour le moins superflu ? Et n’entend-on pas parfois, avant de mettre la table : « ellioum migharfa walla khoubz ? » : « aujourd’hui, je mets des cuillères ou on mange avec le pain » ? … Pauvre Guy Degrenne !

Enfin, si aimer le pain est une chose, ne pas en abuser en est une autre.

Alors que penser des enfants sortant de chez le boulanger les bras chargés d’une bonne vingtaine de khoubz taliène? Désigne-t-on chaque jour un seul et unique enfant pour aller chercher le pain de tout un pâté de maison ? Ou bien nous mentirait-on en assénant le chiffre d’environ 2 enfants par femme en Tunisie? A moins que chaque convive, selon mes calculs grossiers, ingurgite à chaque repas l’équivalent de quatre ou cinq baguettes ? Non ne répondez pas, je préfère ne pas savoir…
Et si on ne peut que constater cet amour inconditionnel (et parfois immodéré) des tunisiens pour le pain (mais que ceux qui n’ont jamais fauté leur jettent la première pierre), la diversité de l’offre, elle aussi, est frappante : à côté des traditionnels pains et galettes d’antan, « tabounas », « m’basses » et autres « mlawis », ne trouve-t-on pas des pains italiens et des baguettes à foison, voire même aujourd’hui l’élégante banette, sommet de la modernité venue d’ailleurs?
Sans doute un exemple, s’il en fallait encore, de l’ouverture d’esprit de tout un peuple, capable de conserver ses traditions culinaires, tout en adoptant joyeusement les spécialités de ses voisins…
Alors en attendant de voir déferler les pains vapeur chinois au wok, le naan indien ou l’injera d’Ethiopie… bon appétit!