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L’assistance sexuelle aux handicapés : progrès ou prostitution déguisée?

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L’assistance sexuelle aux handicapés : progrès ou prostitution déguisée?

Les handicapés ont un sexe ! Voilà bien une lapalissade qui crée la polémique et provoque de vives réactions tant le sujet est tabou… pourtant la réalité est là, les handicapés, moteurs notamment, ont une sexualité qui pose problème, non pas qu’elle soit anormale mais parce que dans l’image collective de ces corps mutilés, de ces accidentés de la vie, on attribue aux handicapés un corps asexué.

par Florence Pescher

En perdant l’utilité de ces membres, l’handicapé perd son statut d’être sexué, on lui dénie alors le droit le plus banal qui soit, celui d’une intimité qui génère du plaisir. Plusieurs pays européens ont, pour remédier à cet état de fait, légalisé la fonction d’assistant sexuel mais la France, sur laquelle notre droit est calqué, secouée par le débat, rejette l’idée en bloc. Un projet de loi préparé par le député l’ex-député UMP Jean-François Chossy a été remis en décembre dernier à François Fillon, afin d’établir un texte à soumettre au vote de l’Assemblée.
En Tunisie aussi la question émerge timidement dans le milieu médical en charge du handicap, Livret Santé, toujours à la pointe de l’information, ouvre le débat sans langue de bois…

Beaucoup d’handicapés ont une perte de mobilité mais un cerveau intact, or on sait bien désormais que c’est d’abord de là, qu’émanent désir et plaisir… à partir de ce constat simple, il paraît évident donc que les handicapés, au même titre que tout individu, ont des pulsions, éprouvent des sentiments, ressentent des sensations. Dès lors, comment concevoir de priver arbitrairement des êtres humains déjà diminués dans leur vie de tous les jours par un handicap, d’un bien être commun à toute l’humanité sous prétexte qu’elle nous dérange, nous, les valides.

La vie affective et sexuelle de chaque être humain ne nécessite normalement aucune autorisation, aucun accord, elle est un droit inaliénable puisque faisant partie des libertés fondamentales reconnues par la loi pour tous… le problème c’est que de nombreux handicapés, du fait de leur handicap, ne peuvent pas effectuer les gestes qui leur permettraient d’accéder au plaisir et/ou subissent la vision de la majorité qui les regardent comme des corps désincarnés sans désirs ni besoins. Les professionnels qui travaillent avec les handicapés comme les familles sont dès lors confrontés aux problèmes de l’expression de ce désir, et à la difficulté de répondre à leurs demandes.

Désir sexuel et handicap

Notre référent tunisien en la matière, le docteur Najla Zouari, psychologue clinicienne au Centre de réadaptation des handicapés de Manouba confirme : « il y a du désir chez les handicapés, y compris chez les tétraplégiques ou les paraplégiques. S’il n’y a pas d’érection possible, chez les hommes, sauf par introduction de mécanismes comme pour les patients souffrant d’impuissance, il peut, en revanche, y avoir éjaculation et plaisir à la masturbation. Le désir et le plaisir n’est pas lié à une vie sexuelle antérieure…en clair les jeunes handicapés, même s’ils n’étaient pas en couple auparavant ou même s’ils n’avaient pas encore connu d’expériences sexuelles éprouvent du désir et ont des pulsions.

Les hommes en parlent plus facilement que les femmes qui restent très timides ; les jeunes filles n’ayant pas connu ou étant censées ne pas avoir connu de vie sexuelle ont beaucoup de mal à aborder le sujet, quand aux femmes mariées elles sont très souvent abandonnées par leurs maris qui ne voient plus en elles un objet sexuel. Les jeunes handicapés hommes draguent, ils ont une vie sociale et amoureuse ici dans l’enceinte ou en dehors, ils se promènent, vont dans les cafés etc. …Certains se marient, ils peuvent avoir des relations sexuelles et même, pour les femmes, être enceintes, mener des grossesses à terme avec césarienne car toutes les fonctions reproductives et sexuelles sont intactes. Le phénomène « Intouchables » n’est pas arrivé ici, mais les femmes, comme dans le film, entament des relations amoureuses par internet et par téléphone, sans dire qu’elles sont handicapées, très peu vont jusqu’à la rencontre par honte. Le problème le plus important pour tous ? Le regard des autres en général, et plus particulièrement à ce sujet, comment les gens les perçoivent dénués de désir, de vie sexuelle ou alors comme un objet de plaisir temporaire jamais comme des partenaires potentiels pour construire une vie».

Ce déni de la sexualité des handicapés a même des conséquences de santé notamment chez les femmes qui ne consultent pas les gynécologues… non seulement l’accès des cabinets n’est pas, en général, possible mais les tables d’examens ne sont pas adaptées, ce qui veut dire que qu’elles n’ont pas droit au suivi gynécologique régulier tels que les frottis de dépistage des cancers de l’utérus, ou les consultations en vue d’une contraception etc. (résultats d’une enquête, intitulée « droit à la santé et reconnaissance de la sexualité »  menée par l’association RIFH, Réponses Initiatives Femmes Handicapées). Régina Ubanutu, le président de RIFH parle «d’un manque de considération, voire du mépris, vis-à-vis du public handicapé, dont on nie souvent l’identité sexuée» de la part du personnel soignant. Et les propos de Najla Zouari vont dans le même sens, « le contact entre deux personnes handicapées au centre même sans un rapport physique – juste par exemple de voir un couple proche l’un de l’autre dans un coin isolé – dérange et crée des problèmes chez les soignants et les autres qui les en empêchent souvent avec des paroles blessantes ».

Pour autant, les handicapés en Tunisie, sauf pour les cas d’agresseurs sexuels, ne sont pas traités par voie chimique, aucun médicament pour inhiber leur sexualité ne leur est administré.  Alors que faire ? Comment gérer ces besoins, comment offrir aux handicapés la possibilité d’avoir comme tout le monde une vie intime ?

 

Première étape: la reconnaissance et la sensibilisation

De plus en plus, la sexualité envahit l’espace public et la libération sexuelle a fait du chemin depuis les années 70, sauf pour les handicapés considérés comme une catégorie à part. Le recours à une assistance sexuelle a émergé dans les années 80. De nombreux pays européens ont reconnu, voire légalisé la pratique à l’instar de l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse, le Danemark, et, plus surprenant l’Italie et Israël dans certains cas de sexothérapies.  En Tunisie, on est encore aux balbutiements… en 2008, Handicap International et l’Institut de Promotion des Handicapés (IPH) ont organisé un séminaire de formation sur la question. Etaient présents des représentants d’institutions en charge d’handicapés, des travailleurs sociaux et des psychologues de tout le pays… peu de médias s’en sont alors fait l’écho ; si le journal Le Temps n’a fait qu’annoncer le symposium, il faut reconnaître que nos confrères de La Presse n’avaient pas hésité à poser le problème : «Confrontés à certaines situations, les professionnels en contact avec les handicapés manquent souvent de réponses. Nous avons alors jugé utile de tenir ce symposium afin de vulgariser peu à peu la thérapie», avait alors expliqué le Pr Lotfi Ben Lellahom, directeur de l’IPH, à Mehdi Ben Rejeb.

C’est à l’occasion de ce cycle de formations menés par Handicap International que Najla Zouari a commencé à réfléchir au moyen d’aborder le sujet dans sa pratique quotidienne. «Mais ce n’est que depuis cette année qu’on a commencé à faire de la sensibilisation en Tunisie» dit-elle… Handicap International nous avait présenté un film sur le travail des assistants sexuels ; le problème c’est que les deux cas présentés étaient deux anciens travailleurs du sexe, un homme et une femme. Les gens étaient très choqués».  C’est peut-être ce qui explique qu’au final elles ne sont que cinq femmes en Tunisie à travailler sur le sujet.

Aujourd’hui, elles participent à une action autour de «l’accompagnement de la vie affective et sexuelle des handicapés». Cela consiste à sensibiliser les directeurs de centres, les travailleurs sociaux, les auxiliaires de vie, les rééducateurs, ergothérapeutes, kiné et globalement tous les soignants ou le personnel paramédical en contact avec des handicapés. Le premier point que nous soulevons est celui de la verbalisation : quels sont les problèmes que rencontrent les centres avec les handicapés au sujet de la sexualité ? Sexualité entre les handicapés, masturbations ou demandes réitérées auprès du personnel soignant créent régulièrement de vives réactions de ces derniers. «Nous essayons de définir avec les soignants etc. ce qu’est la vie affective et sexuelle des handicapés et le droit qu’ils ont à avoir une vie sexuelle et affective» explique Najla. Elle se situe ici dans la droite ligne de Sheila Warembourg, sexologue à Handicap International France, formatrice du colloque de 2008, qui avait alors déclaré : «C’est déjà une frustration pour un handicapé de ne pas être comme les autres. Si, en plus, il se voit privé de son droit à l’intimité, nécessaire pour son équilibre, il court des risques réels de retombées néfastes».

Concernant l’accueil fait à l’action menée par Najla et ses collègues : «Nous  constatons que les directeurs ont des difficultés à gérer les problèmes de la sexualité des handicapés mais que finalement, bien que beaucoup de ces cadres soient des gestionnaires et non des médecins, ils n’ont pas de problème à accepter que les handicapés aient du désir… la question qui dérange est aussi d’avoir une sexualité hors mariage même masturbatoire, là, la religion ajoute encore au tabou».

Aujourd’hui, Najla aborde la question de la vie amoureuse et sexuelle en entretien individuel et en dynamique de groupe avec des petits groupes, non mixtes, de 5 ou 6 handicapés … «quand le premier stade de la gêne est passé et que l’un d’entre eux commence à parler, la parole se libère. Ce n’est pas facile car les malades eux-mêmes ne sont pas toujours prêt à aborder la question tant la perte de leur mobilité leur renvoie une image d’eux-mêmes dégradée».

Pour l’instant, «l’accompagnement de la vie affective et sexuelle des handicapés», consiste donc à sensibiliser les populations concernées, y compris les familles, un peu partout en Tunisie pour permettre aux handicapés de vivre comme tout le monde mais pas au-delà.

 

L’assistance sexuelle : une question polémique

En organisant le colloque de 2008, Handicap International voulait montrer ce qui se faisait ailleurs et voir dans quelle mesure il serait possible d’intégrer cette nouvelle fonction en Tunisie pour aller plus loin dans la reconnaissance du droit à la sexualité des personnes handicapées, fondé par la charte européenne des droits fondamentaux du 7 décembre 2000, la loi du 11 février 2005 et la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées.Mais qu’est ce exactement que le métier d’assistant sexuel ? L’accompagnant sexuel, homme ou femme, est chargé d’aider l’adulte handicapé qui en fait la demande à partager un moment d’intimité sexuelle pouvant aller de simples caresses au corps à corps, de la masturbation à la pénétration. Dans les pays où la pratique est légale comme en Suisse, les assistants sexuels sont sélectionnés après une formation obligatoire, ils perçoivent une rémunération mais ont en majorité une autre activité professionnelle.

«Cet assistant, homme ou femme, aurait pour rôle de répondre à un besoin d’apprentissage et de découverte de l’intimité, mais aussi de prodiguer, dans le respect, une attention sensuelle, érotique et/ou sexuelle. Il pourrait aussi permettre l’acte sexuel entre deux personnes qui ne peuvent l’accomplir sans aide» dit le manifeste (1) pour l’assistance sexuelle des personnes handicapées en France. A partir de cette définition, deux clans s’affrontent :

Les pour estiment que  «Toute personne doit pouvoir recevoir l’assistance humaine éventuellement nécessaire à l’expression de sa sexualité…et que pour certaines personnes » (1).

Les contre y voient une forme de prostitution déguisée et qui pensent que tout acte sexuel doit se situer en dehors du domaine marchand. Tandis que les deux cherchent à argumenter sur le sujet, déjà d’autres problématiques se profilent à l’horizon… d’abord l’inégalité de cette assistance sexuelle entre les hommes et les femmes, ces dernières sont à la fois plus exposées aux dérives tant du côté des femmes handicapées qui pourraient se trouver agressées sexuellement sans pouvoir se défendre, tant du côté des femmes soignantes qui pourraient se voir contraintes à accepter un acte sexuel non désiré donc un viol… à la fois discriminées car d’une part elles sont moins à l’aise dans ce type de recours et enfin parce qu’il y a considérablement moins d’hommes prêts à assumer le rôle d’assistant sexuel. L’autre point important est qu’au-delà de l’acte sexuel, il y a le problème de l’attachement, l’envie des personnes handicapées d’avoir une vraie relation empreinte de sentiments…

C’est d’ailleurs ce qui pose problème pour Najla : j’ai été interpellé, notamment dans le film présenté par Handicap International, par l’attachement affectif des handicapés aux assistants sexuels, prêts qu’ils sont à s’accrocher à n’importe qui…or l’assistant sexuel est lui dans une prestation de service, il y a donc un déséquilibre entre les deux parties. L’accompagnant qui a donc plusieurs patients, a-t-il au minimum de l’empathie ?

Implicitement le manifeste reconnaît qu’il ne s’agit pas là de la panacée, «Le recours à un(e) assistant(e) sexuel(le) n’est pas LA seule solution à proposer aux personnes en situation de handicap mais il doit être un choix possible, librement consenti et éclairé, dans une relation humaine. »

Et même en Suisse, le SEHP (2) a déclaré que «l’accompagnement érotique n’est pas la solution, beaucoup de personnes handicapées sont en demande de relations amoureuses, de rencontres affectives. Or l’assistant(e) sexuel (le) n’est pas, ne sera jamais un(e) petit(e) ami(e)! » On voit bien désormais les limites de l’assistance sexuelle.

A cette misère sentimentale s’ajoute une manière de plus de ghettoïser les handicapés en toute bonne conscience. C’est aussi l’avis de Sarra Benzineb, psychiatre, qui estime qu’en institutionnalisant l’aide sexuelle on manque de respect aux personnes handicapés qu’on exclurait de fait de la vie normale.

Najla Zouari confirme et ajoute qu’à ses yeux, l’assistance sexuelle ne pourrait pas exister en Tunisie trop enfermée dans ses tabous sur la sexualité.

Changer le regard de la société sur les handicapés et la sexualité devrait être la première des priorités.

 

(1)http://www.faire-face.fr/Oser passer l’acte, Dossiers Faire Face.

(2)SEHP : Association romande Sexualité et handicaps pluriels