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L’examen des grands…

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L’examen des grands…
par Héla Msellati

Si le printemps est la saison chérie des amoureux, l’adoucissement du climat et les notes florales des fleurs de bigaradiers annonciatrices du retour des beaux jours, sont  beaucoup moins insouciants et, encore moins frivoles que certains ne le pensent. Le second trimestre de l’année marque en effet, inéluctablement, le démarrage du compte à rebours, des ultimes tours de piste avant la finale. Ce n’est ni de l’Euro, encore moins des J.O. qu’il s’agit. Cette période correspond aux dernières compétitions scolaires,  épreuves de nerfs pour les candidats qui passent, et pour leurs proches qui les regardent passer. C’est que la minuterie s’est mise irréversiblement en marche, avec ses espoirs de réussite, en fin de parcours, et ses attentes de glorieuses moissons.

Chacun dorlote, cajole, bichonne et câline poulain ou pouliche qui vont défendre à corps perdu et stylo au poing, l’honneur du nom. Le numéro que l’on espère gagnant fait ainsi l’objet d’attentions affectueuses, inattendues et parfois maladroites. Celles-ci ont le don, assez paradoxal, d’exaspérer l’élu qui est, pour une fois le point d’attraction, le centre de mire et l’irrésistible pôle de tous les intérêts vers lequel convergent les pensées de la maisonnée. Si les futurs bacheliers ou les étudiants prennent les choses avec la philosophie qu’ils doivent à leur maturité, les frêles moineaux des petites classes ne comprennent pas trop l’enjeu et parfois l’ampleur du désespoir des parents en cas d’échec, ou de ce qui est supposé l’être. En effet, nul n’est fier d’avoir porté dans son sein un bachelier en session de contrôle et mûri dans sa chair, un incorrigible renégat de l’école publique. A plus forte raison quand la descendance en question s’avère être, au bout du compte, un cancre notoire.

Inconscients, les plus jeunes se soumettent à l’attrait ludique des visites de tous les marabouts de Tunis et de Navarre, s’arment d’eau Zem-zem, remplissent leur trousse de sucre béni et récitent religieusement leurs versets. Harry Potter à l’école du succès, ils en connaissent mieux les formules, la plus efficace étant l’« aparecium » révélateur de l’encre et des écritures invisibles. Leurs aînés, plus classiques, s’en tiendront aux rêves prémonitoires. Ali Baba à l’école des bacheliers, les moins innocents expérimenteront le « sésame ouvre-toi » des quarante voleurs, revu et amélioré par la technologie moderne. Un fait est certain, petits et grands deviennent en pareille circonstance d’une bigoterie  qui avoisine la superstition et même les plus cartésiens, Allah avec eux, se laissent prendre au jeu. Devant l’angoissante feuille blanche et en attente de l’enveloppe kraft cachetée, si c’est théoriquement, chacun pour soi, il est également juste que Dieu soit avec tous.

L’été est maintenant bien là, avec ses premières chaleurs, mais aussi ses premières grosses sueurs. Si ses parfums de thé à la menthe et de jasmins, pour les cigales du fabuliste, donnent les premiers accords de « l’école est finie », pour les fourmis,  leurs protagonistes de la même fable, elles sont synonymes de « la moisson de la peur ». Les youyous et les cris de joie vont fuser dans les maisons, orchestrés allègrement par les klaxons dans les rues. Avant ou après FB, selon le cas, l’avenir le dira. Baccalauréat ou licence, brevet ou mastère chacun aura son lot de surprises, aigres ou douces,  attendues ou inespérées. Par delà la liesse des élèves ou la placidité des étudiants, le passage scolaire ou la réussite universitaire restent un moment crucial dans la vie des principaux concernés mais aussi et surtout dans celle des parents. C’est que, dans notre société, le palmarès des rejetons s’inscrit, en lettres dorées ou désolées dans le CV des géniteurs.

Pour les amis, pour les collègues, et pour la famille surtout et avant tout, l’examen est d’abord celui des parents, le baromètre avec lequel on évalue la réussite d’un ménage. Essentiellement au niveau du clan au sein duquel la concurrence est serrée, voire féroce, lorsque les candidats sont nombreux sur la ligne de départ. Les pères bombent le torse, omettant malencontreusement de préciser qu’ils faisaient la grasse matinée, le dimanche matin, ou qu’ils tapaient du carton, en fin de journée, pendant que maman faisait le pied de grue, entre une marmite et une réunion, pour conduire au cours de maths ou de physique. Les mères astiquent et mitonnent, oubliant en toute innocence, de se pomponner pour recevoir, comme cela se doit des lauriers qu’elles méritent amplement de récolter. Sauf que, ce que tout le monde passe sous silence, c’est que, si le plus dur métier des métiers est celui de parents, le plus noble, à défaut d’être le plus ancien, est celui d’enseignant. Dans cette réussite tant attendue, et dans le tandem gagnant : parents-candidats, il manque une carte maîtresse, sans laquelle il n’y aurait pas de jeu. Dans la scopa,  même les joueurs novices vous diront que l’on distribue une main de trois cartes, eurêka si c’est un sept de carreau, même si le chiffre est honni depuis que l’on en connaît les vrais dessous.

Si cette carte gagnante pouvait parler, elle vous dirait ce que c’est que de vivre des rentrées scolaires de 6 à 60 ans. Elle vous raconterait les parfums de mai qui empoisonnent ses printemps en lui en égrenant les jours. Elle pourrait vous décrire les examens qu’elle passe et qui sont, en réalité les siens, parce que l’on juge un arbre à ses fruits. Car si la majorité des cadres oublient leur bureau, passé le pas de la porte, l’enseignant traîne sa croix chez soi, tout en sachant qu’à la maison, il y aura certainement d’autres leçons à donner. Et la plus belle des leçons que cette éminence grise sait donner, est une leçon de discrétion et de modestie, qualités aussi nobles que le métier qu’elle pratique.  Parce que ces succès sont aussi et surtout les siens.

L’heure étant aux félicitations, aux journaux de publier, aux visites de défiler et aux bourses de s’essouffler. Car, pour certains, les réussites prennent l’allure de fêtes familiales, d’une envergure quasi nationale. Gazouze à flots et gâteaux à gogo.