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Madeleine Bouebdelli:Quand la directrice fait de la résistance

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Madeleine Bouebdelli:Quand la directrice fait de la résistance

Les Bouebdelli c’est l’histoire du pot de terre contre le pot de fer ou, si vous préférez, celle de David contre Goliath ! Loin d’être un long fleuve tranquille sous le régime Benali leur vie fut jonchée par des poursuites judiciaires, d’intimidations, de pressions, de menaces…Aussi quand le vent de la révolte s’est levé, balayant détritus et mauvaises herbes, Mohamed Bouebdelli s’est retrouvé une fois de plus sous les feux de la rampe ! Mais ne dit-on pas que derrière chaque grand homme se cache une femme, c’est pourquoi on a cherché à savoir qui est Madeleine Bouebdelli et l’on n’a pas été déçu.

par Samantha Ben-Rehouma

J’ai dû faire face à un acharnement des autorités depuis 2004 car je n’ai pas voulu obéir à une injonction du ministère de l’Education tenu à l’époque par Raouf Najar. Donc ce monsieur nous avait demandé de réunir de nouveau un conseil de classe (pour ainsi dire) pour faire passer au collège une élève dont les résultats avaient été jugés insuffisants et qui de ce fait ne pouvait pas être admise, sachant toutefois qu’elle aurait pu s’inscrire dans un collège public, car après tout nous ne sommes pas le seul établissement en Tunisie ! Ma conscience d’éducatrice ne permettait pas de refaire un conseil de classe, sinon j’aurai changé de métier. Donc nous avons refusé. Cette élève était la fille de l’avocat des Trabelsi, d’où l’intervention du ministre. Ce dernier a lancé un ultimatum : vous réintégrez l’élève ou on vous ferme l’école. Cela s’est passé un jeudi. Le vendredi, je reçois un arrêté ministériel me destituant et nommant un directeur à ma place, lui-même encore en poste dans une école publique ! Les serrures ont été changées, les comptes ont été bloqués et je me suis retrouvée démunie de tout. Le lundi matin quand les parents ont accompagné leurs enfants à l’école et qu’ils se sont retrouvés face à cette situation, ils ont protesté, et occupé l’école qui a vécu une mini révolution puisque ni les enseignants ni les élèves n’ont fait cours. Bien décidés à en découdre, les parents sont allés au palais présidentiel, et ont été reçus par Ben Dhia qui a essayé de les rassurer en affirmant que tout irait mieux à l’avenir, que Mme Bouebdelli était une colonialiste qui agressait les enfants. Il a ajouté que le nouveau directeur était quel qu’un de très bien. Ce à quoi les parents ont rétorqué que ce directeur n’avait que 20% de réussite à l’examen de neuvième alors que Mme Bouebdelli affiche 100% de réussite. Là Ben Dhia les rassure en promettant qu’il va parler au président, qui soit dit en passant suivait la conversation à partir de la pièce à côté grâce à une glace sans tain, n’oublions pas que Benali était un flic ! Les parents avaient déjà repris le chemin de l’école quand ils ont été rappelés afin d’être reçus par le président lui-même. Ce dernier se pose en victime, tout comme il a fait lors de son dernier discours du 13 janvier, en leur disant « mais on m’a trompé, on m’a donné de fausses informations sur Madame Bouebdelli. Je vois bien maintenant que c’est un dossier monté de toutes pièces et j’annule donc la décision » Et en 24 heures, j’ai pu réintégrer mon poste. Mais ne nous leurrons pas car avec ce revers essuyé par l’administration, il en est resté une rancune, une vengeance qui s’exprimera par une série de vexations, des bâtons dans les roues et des tracasseries administratives. A chaque demande qu’on faisait au ministère nous avions droit à un refus. Nous avons eu droit à des inspections sanitaires à répétition mais malheureusement pour eux j’ai une équipe de maintenance très efficace, l’école est très bien entretenue. A la troisième inspection, tout ce qu’ils ont trouvé à dire c’est qu’il y avait du tartre dans les cuvettes des toilettes, ce à quoi j’ai félicité les inspecteurs pour avoir poussé très loin leur enquête et que maintenant j’étais rassurée quant à la propreté de mon établissement, j’imagine qu’ils ont très bien compris le ton ironique de ma réflexion … Même si cela avait eu lieu en 2004, il faut avouer que nous avons toujours été considérés comme les enfants terribles de l’éducation car nous avons toujours refusé les passe-droits. Moi j’estime qu’on doit agir conformément avec ce que nous dicte notre conscience. Je n’ai jamais apprécié tout ce qui relève du copinage, d’ailleurs une des valeurs enseignées à nos élèves, c’est la justice et l’équité. Tout le monde doit être traité de la même façon. Même les filles de Ben Ali à l’époque où elles étaient élèves ici n’avaient pas eu droit à un traitement spécial, la seule différence étant que lorsqu’elles étaient en retenue le samedi il y avait tout le staff de sécurité qui l’était aussi !En 2005, les parents d’élèves m’avaient demandé d’ouvrir une antenne à La Marsa car la circulation est devenue infernale et donc il devient de plus en plus pénible pour venir le matin, surtout que nous sommes très strictes sur l’horaire. Même si j’étais réticente à ce projet (car j’estime qu’une école n’est pas une usine), j’ai compris les parents et j’ai commencé à chercher un terrain. Nous en avons trouvé un de 3000 mètres carrés juste derrière Carrefour où l’on ne pouvait construire qu’une école. Parfait, donc. Une situation géographique qui répond au problème, c’était très bien. Nous avons donc déposé un permis de construire. Ah ! Que n’avais-je donc fait !! Déposer un permis en 2006 alors que l’école de Carthage allait ouvrir en 2007. Là c’était un affront voire un crime de lèse-majesté. Bien-sûr le permis fut refusé, nous avons porté plainte et à la fin on nous a dit que ce lotissement est destiné à une école publique alors qu’il avait été agréé par le ministère de l’équipement, par la municipalité et toutes les instances en vigueur. En décembre 2010, nous avons reçu une convocation du tribunal de grande instance. Le ministre des domaines de l’Etat voulait annuler la vente purement et simplement. C’était assurément pour l’attribuer à quelqu’un d’autre, comme cela devait se passer à l’époque où la famille Trabelsi investissait dans l’enseignement, alors que c’est un domaine qui les dépasse puisqu’aucun d’eux n’avait fait d’études ; il est clair que c’est un abus de pouvoir et que maintenant le dossier va être réexaminé. Bon ça c’était en 2010, je reviens donc à 2005. Cette année-là des parents, l’ambassade de France, la chambre de commerce tuniso-française nous ont demandé d’ouvrir une section préparant des diplômes français. Nos élèves orientés vers des lycées, la plupart pilotes, souhaitent aussi intégrer les lycées français. Or nous savons tous que les effectifs sont limités (sur 10 ils en prennent 8). Le baccalauréat français ouvrant plus de portes en France car certaines universités font des tests en langue française pour les élèves titulaires des bacs tunisiens. Donc j’ai ouvert en 2005 la section préparant au bac français, c’était le lycée Louis Pasteur, un immeuble ultramoderne de 4 étages et mitoyen à notre établissement. Il a fonctionné avec une convention de partenariat avec l’Institut Français de Coopération (IFC) et pendant deux années tout s’était bien passé, nous avons même obtenu 100% de réussite à l’examen du brevet des collèges puisque nous avions commencé par les sixièmes et troisièmes. Avec 80% de mention la 2ème année, c’était encourageant. Que ne fut notre surprise de recevoir en mai 2007, une lettre de l’Education qui s’étonne d’un communiqué, paru dans La Presse, précisant les dates d’entrée affichée à l’intention des enfants de l’extérieur, s’étonnant ainsi de l’existence de ce lycée, alors que même des directeurs du ministère étaient venus visiter le lycée durant ces deux années, et nous avaient demandé d’intégrer les effectifs dans les statistiques annuelles que nous fournissons, c’était une situation complètement aberrante ! Ils nous interdisaient de procéder à des inscriptions pour l’année à venir sinon notre désobéissance relèverait du pénal. Et là ce fut sans aucun doute le couperet. Nous avons protesté, nous avons fait une campagne auprès des médias étrangers car ici aucun média, n’osait faire paraître la moindre lettre de protestation. L’agence pour la francophonie est intervenue et l’ambassade de France a été timorée…Vous savez à l’époque je ne faisais pas du tout le poids face à des centrales électriques, des avions, des airbus, des projets. Certainement est-elle intervenue pour qu’il n’y ait pas de représailles, car il était clair que c’était une atteinte aux droits de l’Homme et ne cachons pas le fait que beaucoup ont été agressé pour moins que ça ! Le fait d’avoir la nationalité française a joué en notre faveur mais pas assez toutefois pour recouvrer nos droits. Ainsi, fermeture sous prétexte de non-conformité avec les programmes d’enseignements tunisiens, le lycée a dû mettre la clef sous la porte du jour au lendemain, laissant 1 400 élèves sur le carreau. Entre-temps contrôle fiscaux à répétition, nous avions même dû installer un bureau (je suis expert-comptable et mes comptes sont très bien tenus. J’ai toujours mis un point d’honneur à payer mes impôts, ce qui est pour moi un acte citoyen), filature et enquête sur ma vie privée par le ministère de l’intérieur. Notre couple est très solide et dure depuis plus de 40 ans ! Ce qui m’a permis de résister car lorsque tous les matins vous vous réveillez pour vous demander ce qui va bien vous arriver ce jour là, ce n’est pas facile surtout avec une bande de voyous comme l’était le clan Trabelsi, vous ne pouvez pas savoir ce qui peut vous arriver : vous pouvez avoir les freins de votre voiture qui lâchent voiture ou un camion qui vous rentre dedans, bref un vrai cauchemar. J’ai un fils, qui a dû immigrer au Canada à cause de son franc-parler. Il m’est donc très pénible de voir mon fils partir malgré lui. Mon mari en a eu ras-le-bol et a écrit un livre, en septembre 2009, « Le jour où j’ai réalisé que la Tunisie n’était plus un pays de liberté » dans lequel il dénonce toutes les dérives du régime en se basant sur la déclaration du 7 novembre, qui était remarquable, où des promesses avaient été faites et où la réalité était autre. Le constat est que si cela continue nous allons tout droit à la faillite du pays. Il a même proposé des solutions pour essayer de redresser la situation. Mais il était difficile pour Benali de ne pas écouter sa douce femme. Mon mari a été à Paris pour mettre en ligne le livre. Tout le monde pouvait ainsi le télécharger gratuitement. Puis lorsqu’il est rentré une semaine avant la réélection de Benali (octobre 2009), on peut dire que ce fut calme, même s’il était persuadé qu’on allait le jeter en prison (il avait prévu un sac de survie au cas où). Il y a eu des filatures, internet était bloqué et les téléphones sur écoute, mais bon n’était-ce pas là la procédure habituelle ? Mon mari a été à l’origine en 1973 un enseignant du supérieur et il était le premier à créer un établissement qui avait sû, le nom d’ « Université libre de Tunis ». Nous avions des partenariats importants avec les universités étrangères et nous avions réussi à drainer les étudiants africains francophones vers la Tunisie. Si bien qu’à la rentrée 2009 il y avait 15000 étudiants dont plus de la moitié était des africains francophones. Mais ce que j’ai oublié de dire au début de mon récit c’est que le passage au collège de la fille de l’avocat des Trabelsi n’était qu’un subterfuge : comme vous pouvez le voir, il y a un hectare ici à l’avenue de Mohamed V et donc une école ce n’est pas très rentable. Le clan Ben Ali voulait raser l’école pour construire une grande surface avec au-dessus des bureaux. Les plans étaient déjà conçus : parce qu’à l’époque les Trabelsi ne disposaient pas de grandes surfaces : Géant c’était d’autres et Carrefour ce n’était pas eux non plus. Donc je résume, n’ayant pas trouvé la possibilité de nous enlever l’école comment faire pour nous chasser de ce secteur car n’oublions pas que notre lycée a été fermé juste quand « l’Ecole Internationale de Carthage » établissement privé appartenant à Leila Ben Ali et à Souha Arafat, a ouvert ses portes à la rentrée de septembre 2007 et qu’il faisait exactement comme nous à savoir la préparation au bac français. Donc ces dames ont sûrement eu peur que je leur prenne beaucoup d’effectifs alors que nous étions à une dimension très modeste. Tout bien pensé c’est surtout nos résultats excellents qui auraient fait ombrage à leurs propres résultats. Il n’y avait pas la place pour deux établissements sur le «marché». Entre-temps, Leila Ben Ali s’est fâchée avec Souha Arafat, qui a dû quitter précipitamment la Tunisie mais bon c’est ce qui arrive lorsque vous faites des affaires avec un clan mafieux. Cette dernière a quand même eu le temps de nous envoyer un fax d’excuse en précisant qu’elle n’était en rien responsable de la fermeture de notre lycée et ça a même été confirmé par Wikileaks dans les câbles envoyés par l’ambassadeur américain aux Etats-Unis qui précisait que Mme Arafat avait même dit à Mme Benali que ce n’était pas moral de fermer une école mais vous savez la morale et Mme Benali ça fait deux ! Aussi ne trouvant rien sur ma personne et sur mon école, ce clan s’en est pris à mon mari et lui ont envoyé une inspection générale. Et après maintes machinations, il a été décidé que l’université serait mise sous tutelle (un administrateur désigné par l’état) pendant trois ans à compter de février 2010. Et en un an, le mal a été fait car de 15000 étudiants en février 2010 on se retrouve en février 2011 avec seulement 700 étudiants, c’est vous dire que ce type n’avait rien d’un gestionnaire mais avait tout d’un liquidateur. Il fallait écraser et réduire à néant tout ce que possédait la famille Bouebdelli. Enfin, fort heureusement la révolution est passée par là car nous n’étions pas les seuls à avoir été lésés et spoliés. Nous, nous avons protesté, nos actions ont été médiatisées mais beaucoup ont été mis en faillite, et ont du mettre la clef sous la porte. Il y en a qui se sont suicidés, qui ont disjoncté complètement, qui sont devenus fous, qui ont eu des attaques cérébrales…
Aujourd’hui, même si la première décision fut de nous faire recouvrer nos droits, force est de constater que le mal est fait et qu’il nous faut tout reconstruire à savoir ramener en Tunisie tous ces étudiants étrangers qui sont une véritable manne économiquement parlant pour notre pays. D’autre part, il est tout à fait normal d’avoir une révolution dans la révolution donc ce climat anarchique est aussi lié au fait que beaucoup d’entre nous ont été bâillonné et n’ont pas pu dire ce qu’ils pensaient donc aujourd’hui ils « explosent ». Mais il faut comprendre que la Tunisie n’a pas de richesse naturelle, la seule dont elle peut se prévaloir, ce sont ses hommes. Il faut que tout le monde comprenne que nous avons fait la révolution pour plus de liberté, pour moins d’inégalités entre les régions, pour éradiquer la corruption. Cette dernière est une vraie gangrène ; il faut arrêter les revendications pour des broutilles, sinon nous allons au devant d’un chaos, avec des surenchères qui ne feront qu’accroître le chômage. Il faut donc instaurer la transparence, et ce, au niveau de tous les strates de la société économique et social. Moi j’attends beaucoup des medias. Il faut qu’ils remplissent leur rôle maintenant, qu’ils puissent dénoncer toute déviation parce que si dans le passé on avait écrit sur les premières injustices et les premières spoliations en accusant les juges qui fermaient les yeux sur ceux qui abusaient de leurs références à leur appartenance à la famille régnante eh bien ce régime n’aurait pas continué, mais tout le monde a joué le jeu. Moi j’en veux beaucoup à la justice car elle devait jouer le rôle de contre-pouvoir a contrario de l’assemblée qui n’est qu’une chambre d’enregistrement. Donc maintenant les médias n’auront plus d’excuse car la révolution constitué une véritable bouffée d’oxygène dont ils doivent se servir à bon escient pour veiller à ce qu’il n’ait plus à l’avenir aucun faux pas de commis !■