Nos Plus

Alors on danse…

Publié le
Alors on danse…

 

Ils sont jeunes, ils sont libres, ils ont l’insolente créativité de leur génération et l’arrogance de la témérité. Eux, ce sont les adolescents et les jeunes que la révolution a enfanté dans la dictature et dont elle a accouché dans les turbulences de retour de couches douloureusement décevant. Contre la morosité ambiante et persistante, dans une lutte opiniâtre contre lassitude et désespoir, ils ont intuitivement compris les propos de Stéphane Hessel : « Créer c’est résister. Résister c’est créer ». Pour secouer la chape d’inertie et se redonner vigueur et détermination, ils ont rallumé le feu de l’émancipation, celui de l’ardent désir de liberté… En dansant. Au diapason de leur époque dont les tendances, via la toile, se répandent aussi vite que la vitesse de la lumière, ils ont accommodé la danse qui fait tourbillon sur le net, « Harlem shake », l’adaptant à leur contexte sociopolitique, la colorant de la loufoquerie de leur quotidien décalé et l’acerbe autodérision dont ils ont été jusque-là capables. Danser c’est créer, c’est s’exprimer en résistant. Résister, c’est créer l’Art, une forme de rébellion. Face à l’obscurantisme réactionnaire qui s’incruste insidieusement, c’est une manière parmi d’autres de rendre à la Tunisie le sourire, à défaut de lui restituer sa joie de vivre.

« Ça se mange har le m’shake ? ». Que non. Il s’agit d’une toute jeune vogue, née de février 2013, le morceau Harlem shake est américain et la vidéo, postée par un videomaker burlesque japonais Filthy Frank, présentait quatre personnes déguisées, dansant de manière absurde dans une petite pièce. Ironiquement, les paroles du Harlem shake sont « Con los terroristas », littéralement en espagnol: « Avec les terroristes ». Surfant sur la vague du buzz, dans les jours qui suivent sa publication, les répliques se dupliquent et les vues se multiplient. Phénomène viral au succès exponentiel, ce carnaval à l’échelle planétaire est courtoisement accueilli par les médias et cordialement adopté par institutions officielles et grandes marques, convoitant goulûment une popularité aux retombées économiquement juteuses.

La jeunesse tunisienne n’aime pas la tristesse théologique et les délires moyenâgeux lui sont aussi ennuyeux que les débats de l’ANC, elle est éprise de liberté, de culture et obstinément tournée vers le modernisme et le savoir. Dans son plaisir inventif à créer un flashmob lui donnant le sentiment d’exister, en toute liberté, l’espace d’une vidéo, dans une fierté aux saveurs jouissives, les Tunisiens du jasmin ont éprouvé leur inventivité, faisant à leur tour, un buzz. Quand l’esprit est en marche, le corps se met en mouvement dans une danse qui casse les tabous, brise chaînes et carcans, transgressant ainsi les limites de l’intelligence bornée. Le Harlem shake est un spectacle décalé, certes, et dont la singularité a été d’amplifier les signes les plus forts de ce décalage, justement, entre la jeunesse, les politiques en général, et les théocrates bien pensants en particuliers dont la caractéristique essentielle est d’être majoritaires à l’ANC.

Bizarrement l’évènement a eu lieu dans un lycée anciennement des « Pères Blancs », islamisé en « Imam Moslem », un samedi, en dehors des heures de cours, et dans la cour de leur établissement. Honni soit qui mal y danse. Celle-ci aurait pu s’arrêter là, une kermesse ordinaire de samedi après-midi, un spectacle dans l’air du temps et plutôt bon enfant. Sauf que Harlem shake choque le ministre, « Haram shake ! ». Alerté par un rapporteur du dimanche zélé, investi de sa mission de « juger, punir, prohiber, sanctionner, sévir » les « dépassements », le ministre prend le risque de se ridiculiser devant le monde entier. Beau catalyseur d’un gigantesque mouvement de jeunes, il oubliait dans son élan que quelques temps auparavant, dans un autre lycée de la capitale on remplaçait le drapeau national par celui d’un mouvement religieux. Danser serait-il plus grave que tuer ? Non, c’est « harem si Shleyek ». Il s’agit de recentrer les priorités qui incombent au portefeuille et poursuivre tous les internautes qui se sont livrés à l’activité, devant le Tribunal international de la Haye, ce qui s’avère, d’ores et déjà, un exercice presque aussi périlleux que de celui de s’attirer les foudres de la blogosphère. Car depuis, ce samedi, une onde chorégraphique secoue jeunes et moins jeunes : la Tunisie danse et chante, popularisant dans son sillage l’expression de sa révolte, démocratisant une danse devenue contestataire et entraînant dans le rythme ses proches voisins.

« Harlem shake contre Haram Shleyek », à l’unisson, la même danse se répète partout, excentrique et fantaisiste, toujours plus provocante et encore plus déjantée. Des lycées et universités de la capitale aux tréfonds de la Tunisie profonde, un message de vie, de tolérance, de partage … « C’est ça la TTTTunisie qu’on veut ! » commentent les internautes.

La jeunesse tunisienne est bien dans sa peau, ouverte sur la modernité fière de son passé et de son identité, elle est le fruit d’un singulier brassage des civilisations arabe et musulmane mais résolument européenne dans sa méditerranéité, ouverte à l’occident. En un mot : réceptive à toutes les cultures. Contre l’intolérance et l’immobilisme, les jeunes ont trouvé le défaut de la cuirasse, celui qui ne nécessite que mouvance du corps et génie créatif. « Dansons, tout ce qui est beau, libre et insolent leur donne la trouille… une danse, rien qu’une danse pour qu’ils dépriment, angoissent, s’agitent, s’alarment, s’affolent, menacent et agressent ».

Alors on danse…. Avec les loups…..

Héla Msellati