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On mange chez qui ce soir ?

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On mange chez qui ce soir ?

Le Ramadan est un événement récurent de la vie religieuse et sociale. Par conséquent, c’est un moment capital dans la vie du couple surtout lorsqu’il s’agit de choisir chez lequel des beaux-parents il faut manger.

par Salem Djelassi

Ramadan, l’épreuve de la rupture du jeûne

Pendant le mois de Ramadan, c’est bien connu les femmes deviennent des préposées à l’administration de l’armée  et spécialistes du ravitaillement et de l’entretien des troupes.
L’intendance doit suivre et l’intendance suit.
Les questions matérielles, économiques sont toutes subordonnées à un impératif unique  » à vue de ventre à 17 h 30 ! « . Il faut faire la cuisine pour toute une caserne et le lendemain saluer le drapeau aux aurores.

À cela s’ajoutent bien entendu le stress du quotidien au boulot et celui du sacro-saint embouteillage très particulier au mois de Ramadan. C’est alors que l’option « manger chez tes parents ou les miens ?  » devient très intéressante. Dans la mesure où on peut s’épargner la corvée, ne serait-ce que d’une journée  sur trente, cela devient alléchant surtout pour les femmes. Car plus d’une fois on a entendu cette phrase de la bouche d’une femme  » ce soir on est invités, ouf ! J’ai pas de corvée ! « .

Cette phrase vous ne l’entendrez pas de la bouche d’un homme et pour cause ! L’idée est géniale mais comment faire pour ne frustrer personne ? Car à tout prendre c’est en quelque sorte une affaire d’état que de décliner une invitation pendant le mois de Ramadan et c’est encore plus grave si on nargue des parents au profit d’autres.  » Pendant trois ans nous avons passé le mois de Ramadan chez ma belle-famille, dit Henda, ma famille étant à 400 km de Tunis.  Cette année, nous avons décidé de rester chez nous. Mon mari  en a parlé  à ses parents mais jusqu’à aujourd’hui il n’y a pas  de réponse. Il y a quelques jours, il remet le sujet sur la table et là c’est la surprise : ma belle-mère lui répond qu’ils ont déjà tout prévu pour cette année comme pour toutes  les autres années.

Elle lui a même dit que c’était une tradition que de dîner chez les parents pendant le mois de Ramadan et je ne sais pas d’où elle a sorti cela d’ailleurs. Du coup, il y a eu comme un coup de froid entre mon mari et moi car j’ai piqué en crise en insistant sur le fait de passer le Ramadan chez moi et qu’ils n’ont qu’à se déplacer chez leur fils. » L’exemple de Henda n’est pas du tout isolé et l’affaire est prise très aux sérieux. Cette question peut même mener à des  séparations chez nous.

Écoutons ce que nous raconte Samia :  » Pendant la première année de notre mariage, nous avons dîné pendant le Ramadan chez les parents de mon mari. La deuxième année j’ai proposé de dîner  chez les miens. Mais voici qu’au bout de quelques jours il commence à inventer des prétextes pour ne pas venir dîner chez nous. Des fois c’est les repas trop épicés ou trop fades pour lui. Une fois il m’a dit que chez lui on me laissait pas faire la corvée de la vaisselle alors que chez moi on m’utilisait comme une femme de ménage.

Puis un jour il me téléphone un quart d’heure avant la rupture du jeûne pour me dire qu’il dîne chez ses parents et que si je voulais, je n’avais qu’à le rejoindre. C’était trop dur pour moi cette fois et je l’ai engueulé en disant que je resterai dîner chez mes parents le restant du mois de Ramadan.

L’année qui suit c’était un accord tacite, chacun de nous dînait chez ses parents. On n’en parlait même pas. Moi je retrouvais ma vie de jeune fille et lui sa vie de jeune garçon. Et c’est là que notre rupture a commencé à prendre forme. Car pendant le dernier Ramadan une de ses cousines venait dîner chez eux pendant tout le mois de Ramadan. Il paraît qu’elle était son ancien amour ! Ainsi après la rupture du jeûne il se proposait de l’accompagner ou d’aller faire une veillée ramadanesque ensemble. Vous imaginez le reste. Aujourd’hui on est divorcé. Et je me demande si mes beaux-parents n’étaient pas derrière tout cela !  »

Pour l’universitaire Kamel Belhadj, le mois de Ramadan est aussi une épreuve pour tester la solidité du couple  » Dans la mesure où le mode et le rythme de vie changent. La femme a plus d’occupations ménagères. De plus pour respecter les préceptes religieux il y a une séparation physique du couple pendant la journée car le contact ne doit en aucun cas être empreint de désir sexuel. Tous ces paramètres ne laissent pas l’humeur de l’un ou de l’autre intacte. Les nerfs sont à vif !  Alors quand la question de l’endroit où il faut dîner chez les parents de l’un ou de l’autre se pose ce n’est pas le côté raisonnable qui agit mais c’est plutôt le côté émotionnel, voire nerveux qui prend le dessus. On a vu plusieurs couples déchirés à cause de cette histoire.  »

Oui, le mois de Ramadan a ses raisons que la raison ignore il a surtout son influence sur la vie du couple. Mais selon les spécialistes, plus les partenaires prennent le temps de se retrouver pendant le Ramadan, d’être dans la convivialité, plus c’est bénéfique pour le couple. Mais de fait les premiers jours sont durs aussi bien pour les femmes que pour les hommes vu la charge de travail supplémentaire qu’ils ont. Même si visites familiales il y a, elles ne doivent pas se faire au détriment du couple. Sinon il est plus sage de dîner chez soi tranquillement.