Nos Plus

Peins-moi une île

Publié le
Peins-moi une île
par Héla Msellati

L’expression artistique est aussi ancienne que l’apparition de l’existence humaine sur Terre et la peinture pariétale, de la préhistoire à l’époque moderne, a orné les cavernes puis les murs, pour des motifs autant spirituels que simplement décoratifs. Remise au goût de l’art contemporain, cette pratique millénaire connaît une résurgence durant la seconde moitié du siècle dernier. Jeune quinquagénaire, l’art urbain, comme son nom l’indique, se définit comme l’art de la ville et de la rue, englobant dans un parti-pris créatif, toutes les formes artistiques pouvant s’exprimer dans l’espace urbain. Complètement investi dans la ville, il s’offre à un très large public au devant duquel il va   ; il puise son inspiration dans des sources variées comme la publicité ou la bande dessinée et sollicite des techniques qui le sont tout autant. Celles-ci vont du pochoir au collage et du graffiti à la mosaïque, accordant une place de choix à la peinture. Art à ciel ouvert, éphémère, il est aussi celui de l’éphéméride, le Mur de Berlin en a été le support, racontant la contestation de sa construction en de nombreuses peintures qui déploraient notamment son existence même. Les murs de Paris et de la Sorbonne, eux, ont vu l’explosion de multiples tags et de nombreux graffitis, issus de la créativité des révoltés de mai 1968.

Octobre dernier, un Tunisien offrait aux amateurs de Street Art, un mois durant, une exposition d’art éphémère, rendant désormais célèbre le 5, rue Fulton, la Tour Paris 13. La galerie « Itinerrance », en la personne de son directeur, l’artisan du projet, Mehdi Ben Cheikh, décide d’exploiter l’espace d’un immeuble voué à la démolition comme support d’une exposition. Ephémère, elle aussi, puisque la destruction de la tour était initialement prévue pour fin 2013. 108 artistes disposant d’une surface de 4 500 m2 font de la construction, curieusement aussi vieille que la forme d’expression elle-même, un monument graphique et artistique qui a séduit des visiteurs prêts à faire 8 heures de queue. 25.000 personnes environ, et les moins courageux, les internautes abonnés aux réseaux sociaux se sont rabattus sur le site internet, très explicite, de la Tour Paris 13. Le chef-d’œuvre fait le buzz et, au vu du succès du résultat et en définitive, la tour bénéficiera d’une rallonge et ne sera démolie que le 8 avril 2014.

Après la Tour Paris 13, c’est toujours la même équipe qui choisit le mois de juillet dernier pour démarrer un autre projet, celui de faire du village d’Erriadh à Djerba un musée à ciel ouvert. Le choix de l’île, espace privilégié de pérégrinations méditerranéennes depuis Ulysse, est judicieux, la situation du village, à mi-chemin en direction de la Ghriba, également pertinent. Depuis le lancement du projet, 150 artistes de 30 nationalités, venus d’horizons divers et issus de cultures différentes, se passent la main, une semaine pour chacun, dans le respect du cadre environnemental de l’île. Comme pour la tour, l’œuvre achevée constituer    a une prouesse unique au monde. Baptisée « Bienvenue à Djerbahood », l’objectif visé est de promouvoir une dynamique de l’échange, et pas seulement artistique, permettant au visiteur la découverte du patrimoine tunisien, aussi singulièrement que l’encourage l’art urbain. Médiatisé, l’évènement est couvert par ARTE creative, dans une web-série de 10 épisodes de quatre minutes chacun, les performances des artistes par le Teaser officiel de « Djerbahood » sur la chaîne You Tube ainsi que, bien sûr, les réseaux sociaux de la Galerie « Itinerrance ». Depuis son démarrage, les artistes dans le village djerbien et ses parages ont créé, donnant naissance à quelque 250 fresques, peintures et autres collages. Si le vernissage est prévu vers le 20 septembre, le projet déferle déjà sur le net, faisant le « buzz » sur les réseaux sociaux, et draine les foules, amateurs de Street Art ou tout simplement curieux, venus découvrir une exposition en perpétuelle mouvance.

L’accueil du public est immédiat et par dizaines, les estivants, tunisiens et étrangers ont défilé pour découvrir trompe-l’œil et peintures ornementales, calligraphies et rosaces. Lieu de rencontre, de partage et d’échange, Djerba retrouve, l’espace d’une saison sa vocation, celle de carrefour humain et culturel, précisément. Elle devient confluent d’art mural, abritant un rassemblement d’artistes, dont chacun avec le regard neuf de l’étranger et un savoir-faire qui lui est propre, transforme les édifices du village, lui donnant une touche personnelle. Les sens artistiques exacerbés par la magie du lieu historique n’ont épargné aucun recoin, investissant ruelles et impasses, murs en construction ou en ruine, édifices neufs ou bâtisses délabrées. Par définition l’art éphémère ne dure qu’un jour, s’effaçant au rythme des intempéries pour devenir palimpseste d’œuvres futures, un art dont la beauté réside aussi paradoxalement dans sa fugacité. « Djerbahood est une nouvelle aventure pour un mouvement en effervescence dans un pays en devenir. » le propos de Mehdi Ben Cheikh définit parfaitement l’évènement.