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Piquer un somme

Publié le
Piquer un somme
par Héla Msellati

La sieste, une institution bien ancrée en Tunisie

Quand les journées rallongent, beaucoup attendent avec impatience le retour de la séance unique, horaire de travail instauré par Bourguiba et né avec la république, au lendemain de l’indépendance.
Une institution donc bien tunisienne. En vigueur pendant le mois de Ramadan et durant les deux mois d’été, cette pratique est considérée par les plus sages comme une période de ralentissement d’une économie naturellement peu rapide, quand d’autres souhaitent la demi-journée immuable, voire comme régime de travail annuel.  Ceux qui aiment le sommeil, les « narcopathes », eux, y voient le retour de leur sacro-sainte sieste.

Habitude ancestrale dans de nombreux pays chauds, dans le pourtour méditerranéen et jusqu’en Asie, la sieste est envisagée au moment où le soleil est à son zénith, entre 12 et 15 h, lorsque la fatigue commence à apparaître, réduisant, ce faisant, la concentration. Laquelle diminue que l’on ait ou non pris un repas. Du latin sexta, la sixième heure du jour, la sieste, chez les Romains, est un art que même les moines bénédictins intégrèrent à leur mode de vie. Politiques et hommes de lettres, les grands esprits ayant besoin de lâcher la bride,  en reconnaissent aussi volontiers la pratique : de Napoléon à Churchill et de Victor Hugo à André Gide. Stigmatisée comme moment de fainéantise en Europe, seule l’Espagne accorde droit de cité à cet épisode de paresse, alors qu’en Asie, le Japon et la Chine la considèrent quasiment comme un droit des travailleurs.

Selon les somnologues, médecins spécialistes du sommeil, la sieste  serait constitutive du patrimoine génétique humain et si  elle permet regain d’énergie, remise en forme et bonne humeur, ses vertus sont multiples. La sieste, sommeil réparateur,   permettrait d’abord de récupérer  la dette en sommeil perdu accumulée au cours des nuits et, par là même, d’en supprimer les désagréments qui en sont le résultat. Il va sans dire que pour les coquets (ettes), un bon sommeil favorise un joli teint. Côté rentabilité, la sieste augmente aussi  de 20 % la productivité, et à titre préventif, limite les accidents cardiaques, les maladies cardio-vasculaires, le diabète ou encore la prise de poids, et stabilise l’humeur.

Si les adultes peuvent, bon gré, mal gré, se passer de cette petite parenthèse de repos imposée par leur horloge biologique, ce n’est pas le cas des enfants. Les pédiatres la recommandent pour une grande majorité d’entre eux, obligatoirement et jusqu’à l’âge 5 ans, pour leur croissance, leur bien-être, leur humeur, ainsi que la qualité de leurs apprentissages. Cette hygiène de vie était encore en vigueur, il y a quelques décennies mais ses qualités semblent oblitérées par les jeunes parents d’aujourd’hui. Ce moment de repos des plus jeunes, et de répit pour les parents, repose cependant le corps et le cerveau de l’enfant, adhère à son rythme biologique et le prépare au sommeil de la nuit, tout en limitant le risque de terreurs nocturnes. A un âge plus avancé, selon les gériatres, avec les années, le nombre d’heures de sommeil des seniors diminue jusqu’à atteindre une moyenne de 6 h 30 par nuit. Les concernant, des siestes d’une plus longue durée pallieraient ce déficit et  leur seraient bénéfiques.

En matière de durée, il semblerait qu’il n’y ait pas de règle établie et quelques minutes peuvent souvent suffire  pour effacer fatigue et tension. Flash, relax ou royale, sa durée varie en fonction des individus. Champion de la micro-sieste, Salvatore Dali somnolait quelques secondes, le temps que sa cuillère tombe  dans l’assiette en étain tenue par son autre main. Plus commune, la sieste relax a le sommeil léger et recharge les batteries, jusqu’au soir, à la seule condition de ne pas dépasser la demi-heure, le risque étant de perturber, en l’empiétant, le sommeil nocturne. Proche des 90 minutes du cycle de sommeil complet, la sieste royale concerne les insomniaques, ceux qui dorment peu la nuit et en ont besoin pour leur rétablissement physique  et psychique, celle-ci est toutefois déconseillée en cas d’insomnie avérée et sévère. Carence ou excès, le sommeil diurne ou nocturne est, quant à lui, un art de vivre et s’il est la « moitié de la santé », ce que semblent omettre les « narcophiles » avérés, c’est que la fortune, elle, ne vient pas en dormant.