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Pr David Khayat: Apprivoiser le cancer

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Pr David Khayat: Apprivoiser le cancer

Né à Sfax à la fin des années 1940, il est originaire de Mahdia où son père tenait une « maâsra », une usine d’huile d’olive, Pr David Khayat représente toute cette génération d’enfants déracinés qui ont gardé leur coeur en Tunisie. Sur l’invitation de Ridha Bouguezzi, directeur de RTCI, il a accordé une interview à Adel Mothéré sur un plateau auquel étaient conviées Senda Baccar, rédactrice en chef du magazine « Livret Santé », Sophie Erraïs, productrice, venue présenter son émission « Koujinti » et Faïza Mejri. Puis il a présenté son dernier ouvrage, « Le vrai régime anti cancer », au Club Elyssa. L’occasion de parler de cette maladie qu’il a été l’un des premiers à apprivoiser.

par Senda Baccar

Il y a 30 ans, l’oncologie n’existait pas encore en tant que spécialité. Qu’est-ce qui a fait que le jeune médecin que vous étiez décide de choisir cette voie qui n’est pas du tout facile, qui n’est pas celle de l’argent ?

A l’époque, il est vrai que ce n’était même pas une spécialité quand j’ai commencé en 1980. C’est donc moi qui, le premier en France, l’ai créée en 1989.
Les pneumologues soignaient le cancer des poumons, les gynécologues celui du sein… Rien ne permettait de guérir les malades cancéreux : ils souffraient, pleuraient, criaient.
La maladie déformait leurs visages et leurs regards, elle brisait leurs destins.
Dans les services, on ne s’occupait pas beaucoup de ces malades.
Alors que j’étais étudiant, l’épouse de mon meilleur ami, dont j’étais témoin du mariage, a eu une hémorragie génitale dès leur retour du voyage de noces. Elle avait un cancer généralisé. Nous n’avions pas 20 ans, c’était le début des années 70 et le cancer était la pire des choses qui puisse arriver. Notre amie a été opérée : on lui a enlevé les ovaires, l’utérus, l’estomac, une partie de l’intestin ! Elle a subi trois ans de chimio, de traitements éprouvants. Cette jeune fille si belle dans sa robe de mariée était sans cheveux, cassée, brisée, comme la totalité des malades à l’époque. Mais elle a guéri. En la voyant reprendre sa vie et ses études, en voyant ses cheveux repousser, j’ai compris que cette terrible maladie était en phase d’être vaincue.
J’ai décidé d’être cancérologue et j’ai été l’élève du médecin qui avait soigné ma copine.

Voilà 30 ans que vous pratiquez votre métier. Qu’est-ce qui vous a fait le plus souffrir en l’exerçant ?

D’avoir accompagné tellement de mes patients à la mort. Heureusement, cela ne m’a empêché d’avoir vécu au quotidien la nécessité de trouver, chaque fois, malgré tout, des raisons d’espérer, de croire encore et de donner encore du courage aux nouveaux malades.

Quelle est votre vision de spécialiste sur les progrès réalisés en 30 ans, depuis vos débuts à aujourd’hui ?

Il y a 30 ans, les traitements étaient de véritables épreuves pour les malades. En voulant leur faire du bien, on leur faisait mal.
Les diagnostics intervenaient à des stades très avancés de la maladie. L’usage de calmants à base de morphine était compliqué, à cause d’une idée qui voulait que les malades souffrent, la douleur étant considérée comme rédemptrice. C’était à la fois un calvaire pour les malades et c’était une souffrance quotidienne pour les cancérologues.
Il n’y avait pas d’information : les livres de cancérologie étaient vierges. Il a fallu découvrir ce qu’était un cancer, comprendre cette maladie puis ensuite trouver les traitements. Etre assez audacieux pour les imaginer, les créer et pour les associer entre eux.

Le respect du malade a été sans doute l’une des plus importantes étapes durant cette évolution des connaissances et des pratiques en cancérologie.

Quelles sont les grandes étapes de cette lutte contre le cancer ?

Petit à petit, le taux de guérison est monté, l’espérance de survie pour ceux qui ne guérissaient pas s’est allongée : par exemple, il y a 30 ans, l’espérance moyenne d’un malade atteint d’un cancer de l’intestin était de neuf mois. Aujourd’hui, elle est passée à 48 mois en moyenne. De moins de 45%, le taux de guérison d’un cancer du sein est passé à 85% !

J’ai été témoin de cette évolution, notamment des traitements, de plus en plus efficaces et spécifiques.
Notre compréhension de l’intimité d’une cellule cancéreuse, de son comportement, du processus qu’elle met en oeuvre pour arriver à être ce qu’elle est, ces connaissances, nous les avons acquises.
Nous avons découvert comment elle fonctionnait, ce qui a permis de mettre au point des stratégies intelligentes et gagnantes.
On a commencé à guérir des malades. A partir de ce moment, on s’est aperçu non seulement que notre rôle s’arrête au moment où le malade guéri mais que ce malade a le droit de reprendre une vie normale.
Donc, du traitement de la maladie, nous sommes passés à celui des malades puis des êtres humains. C’est ça qui compte, c’est l’écho du malade, celui de sa perception des choses. Il participe à la décision thérapeutique : c’est lui qui doit expliquer ce qu’il ressent.
A partir de ce stade, on a compris la différence entre la douleur et la souffrance. La différence, c’est le malade, c’est l’individu avec sa perception propre de ce qui le fait souffrir.
Aujourd’hui, nous pratiquons une cancérologie gagnante, pleine d’optimisme même si la réalité apporte parfois son lot de désespoir. En même temps, tous les jours amènent de nouvelles découvertes, de nouveaux produits actifs qui nous donnent encore plus l’envie de découvrir et de chercher.
livre, le vrai regime contre le cancerSon livre « Le vrai régime anticancer »
Faisant le lien entre notre alimentation et le cancer, ce livre est aussi un coup de gueule du Pr David Khayat contre les idées reçues et aussi celles véhiculées par des confrères peu scrupuleux. Courageux. Mais ce n’est pas sa seule qualité. Il est avant tout le fruit de 30 années d’expérience et de recherches entreprises par l’éminent spécialiste qui a épluché des centaines d’articles, d’études, etc. parues dans le monde.
A déguster sans modération, car comme il le dit, « si l’alimentation n’intervient qu’à 5% dans la diminution du risque de survenance d’un cancer, je suis preneur. » Nous aussi !« Le vrai régime anticancer », avec la nutritionniste Nathalie Hutter-Lardeau Editions Odile Jacob