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Ramadan en solitaire

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Ramadan en solitaire

Pendant le mois de ramadan l’appel du muezzin à la rupture du jeune résonne autrement dans la tête des célibataires. C’est que les choses ne sont pas si faciles qu’on le croit….

par Salem Djelassi

La rupture du jeûne de Ramadan en solitaire

Chaque année c’est la même rengaine pour Mabrouk, un jeune ingénieur informatique natif de Tataouine et qui a déposé ses bagages à Tunis depuis qu’il était étudiant. C’est la même rengaine parce que les exigences du mois saint l’empêchent de pratiquer ses ébats amoureux avec sa bien aimée qu’il rencontre habituellement pendant la journée. Et pourtant il avait rêvé de fonder une petite famille qui meublerait sa solitude après une longue journée de stress, mais hélas, il faut des gros moyens pour se marier et il vient juste d’être titularisé. «Il me faut encore au moins trois ans pour que je puisse ramasser un petit pécule et me marier », dit-il. Le grand amour? Il l’a rencontré il y a quatre ans à la fac et cela fait quatre ans que le «couple» Mabrouk et Radhia nourrit ce rêve de bâtir un foyer. En attendant, ils vivent pleinement leur vie sexuelle sans tabous. Aucune des deux familles de nos deux tourtereaux n’est au courant de cette relation mais les deux tourtereaux s’en fichent… Au moment opportun, ils annonceront à tout le monde une date de mariage. «Radhia est issue d’une famille trop conservatrice, dit Mabrouk, depuis son enfance, on lui a appris à jeûner pendant le mois de ramadan et j’ai du respect pour cela. Le reste de l’année, nous vivons notre relation amoureuse pleinement. Il nous reste le soir me direz vous! Mais, là encore, ce n’est pas possible. Sa famille ferait toute une enquête si elle sortait après la rupture du jeûne et qu’elle les laisse seuls avec les sucreries ». Ainsi, à chaque ramadans que Dieu fait, Mabrouk se trouve en proie à une double frustration, l’une sexuelle et l’autre affective, puisqu’il est loin de Tataouine et de sa famille d’une part, et d’autre part, il est privé de Radhia. « Tant que je serai célibataire, Ramadan ne sera jamais mabrouk pour moi! » conclut le jeune homme.

Un mauvais quart d’heure

Mais Mabrouk n’est pas le seul embarqué dans cette histoire. Dans une société qui «produit» de plus en plus de célibataire, le mois de ramadan ne peut pas laisser ces «syndiqués de la solitude » sans un pincement au cœur. Et si pour Mabrouk le problème se pose du point de vue de la libido, pour d’autres il s’agit d’une blessure bien plus profonde. Slah est un célibataire de 40 ans, fonctionnaire et très bon vivant pendant le restant de l’année. Durant le mois de ramadan, il observe le jeûne avec conviction, mais il perd toujours une bonne dose de sa joie de vivre. Lorsqu’on lui a posé la question «rompez-vous le jeûne tout seul ou en compagnie ?», il nous a répondu avec une profonde amertume : «Hélas, oui ! Et ce n’est pas une chose facile pour moi qui ai grandi dans une famille nombreuse avec des bruits de casserole avant la rupture du jeûne et l’odeur des bons plats qui emplit la maison. Aujourd’hui, je fais la cuisine tout seul avec peu de bruit et peu de plats. Je mange seul, face à la télé, et c’est vraiment très dur. Pourtant, le reste de l’année, je mange souvent seul mais je n’ai pas cette sensation de grand vide. C’est vraiment un mauvais quart d’heure à passer pendant tout un mois… Après la rupture du jeûne et dès qu’il y a un peu de monde dans les cafés, je m’y précipite!»

Mehdi, journaliste quadragénaire, préfère supporter cette solitude que d’accepter les invitations de ses amis. «Pendant le mois de ramadan, tous les jours je suis invité par mes amis, mais je décline toujours l’invitation, confie-t-il, parce qu’à cette heure précise de la journée, les familles semblent tellement soudées que je me sens vraiment étranger. C’est ma façon de voir et de sentir les choses. En plus, et sans mettre en cause la bonne volonté de mes amis, j’ai l’impression que cette invitation est un geste de pitié, ce qui accentue en moi le sentiment d’être marginalisé. Or, j’ai trop de fierté…»

Coté fierté, Ramzi se place tout à fait dans le camp opposé de Mehdi. Célibataire âgé de 30ans et déjà endurci, Ramzi compte bien rentabiliser sa solitude pendant le mois saint. Ainsi, le jeune homme ne refuse jamais une invitation de la part de ses amis. En comptable bien avisé, il affirme que « cela me fait beaucoup d’économies durant un mois où on dépense à tort et à travers. Les tunisiens sont tellement gaspilleurs qu’une seule de leur tables pourrait nourrir une équipe de foot ! Je ne me prive donc pas ! Je jeûne pendant la journée et, à la rupture du jeûne chez mes amis, je mange assez pour tenir jusqu’au lendemain. Je ne dépense presque rien pendant le ramadan .Si j’avais une famille, je serai ruiné»

A l’heure de la rupture du jeûne, s’arrêter dans un kiosque à essence peut nous donner l’impression de déranger l’employé de la station. Mais quelquefois, c’est l’effet contraire qu’on obtient. Omar, 27 an, est employé dans cette station-service depuis trois ans. Sa spécialité est le lavage, mais pendant le mois saint, il veille sur les pompes à essence à l’heure de la rupture du jeûne. N’allez pas croire que c’est une contrainte horaire. C’est Omar qui a insisté auprès de son patron pour être là à ce moment précis. «Cela fait huit ans que j’ai quitté Siliana, et je vis en parfait solitaire, dit-il, mais pendant le mois de ramadan, il y a comme des cloches qui sonnent dans ma tête quand je ne suis pas en famille. Je ne peux pas supporter ma maison à la rupture du jeune. Ici, au moins, il y a quelques voitures qui passent et qui s’arrêtent pour faire le plein. J’en profite pour engager la conversation, mais les conducteurs sont toujours pressés. J’espère que l’année prochaine je serai moi aussi pressé de rentrer chez moi… »

Chez elles

Les rues sont désertes. La ruée vers le pain d’épices et les dernières courses vient de prendre fin. Il ne reste plus que quelques chats dans l’attente des poubelles généreuses de l’après rupture… Au foyer de la jeune fille ouvrière d’el Manar, ramadan sent le célibat et l’odeur des plats préparés avec parcimonie. C’est qu’ici, le mois saint n’a pas les mêmes relents que dans les foyers où les grandes marmites mijotent et où les enfants crient. Au début, Leila semble étonnée de notre propos. « Vivre en célibataire au mois de ramadan…» Elle prend le temps de réfléchir, comme s’il s’agissait de retrouver une page qu’on a tourné à contre cœur. A 25 ans, ses obligations professionnelles la retiennent loin de sa famille à Tabarka. Pour cette jeune fille, c’est plutôt le premier ramadan en solitaire qui est le plus dur à supporter. Et pour elle, c’est justement la première année. Une première fois si dure qu’elle s’est sentie obligée de ne pas jeûner cette année, avec toute la culpabilité qui s’en suit…Pour une femme, aller manger toute seule dans un restaurant où il n’y a que des hommes célibataires à l’heure de la rupture du jeûne est très mal vu. Leila s’approvisionne donc pour toute une semaine dans une superette du coin et elle fait sa mini cuisine. Soupe et briks. Pour le reste, cela dépend de l’humeur… «A l’heure de la rupture du jeûne, l’idée de fonder un foyer devient très oppressante surtout pour une fille qui vit toute seule et qui n’a personne dans la jungle de la ville, avoue Leila. Je pense souvent à ma famille mais je me dis que mes parents ne sont pas éternels. C’est pendant le mois de ramadan que cette idée et ce désir d’être une femme qui cuisine pour son mari et ses enfants devient imminent pour moi…C’est humain je crois, ou plutôt, c’est féminin. Pour le reste, ce n’est pas si dramatique que ca! Je pense que j’ai plus de chance que les célibataires Tunisiens qui vivent dans des pays qui ignorent le mois de ramadan et dans une ambiance parfois hostile ». Après la rupture du jeûne, avec son lot de pensées mélancoliques, Leila n’hésite pas à sortir. Pour aller où? Dans un publinet! Et c’est son unique plaisir depuis qu’elle a appris à surfer, après la lourde parenthèse de la rupture du jeûne.