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Ramadânerie

Publié le
Ramadânerie
par Héla Msellati

Le mois saint est là, à cet annuel rendez-vous, ni tout-à-fait le même, ni tout-à-fait un autre, qu’on aime et qu’on attend.

A onze jours d’avance, il faut dire qu’on a toujours la fâcheuse, mais délicieuse impression, qu’il arrive à l’improviste. Le bon musulman, en tous cas a le loisir d’en goûter les célébrations à toutes les saisons et cette année, il entame un séjour de trois ans sur le mois de juillet. Estival et prometteur : canicule et sirocco, hors-d’œuvre des banquets infernaux des mécréants. Le programme en est planifié d’avance et à la mode de chez nous : hibernation hors-saison, chaude  mais climatisée.

Mois sacré, Ramadan apporte avec lui son rythme endiablé fait d’un curieux cocktail de somnolence, de noctambulisme échevelé, d’abstinence ascétique et de gloutonnerie épicurienne.

Durant trente jours, ce mois gourmand se fait gourmet, dépensant pour la panse au rythme débridé d’irrépressibles envies. Ventre plein sonne bien, ventre creux sonne mieux sont, certes, des propos sages de diététiciens du temps jadis,  auxquels de plus sages goinfres répondront que ventre affamé  n’a point d’oreille. La conséquence directe en est que nul n’a la force, à plus forte raison quand le mercure monte, de gouverner sa bouche selon sa bourse.

Ce qui plaît aux yeux, étant également plaisant à l’estomac, on se pâme en feuilletant livres de cuisine et magazines,  en quête du menu du jour, on tourne de l’œil au rayon boulangerie, on défaillit devant les étals, …et on faillit à l’odeur du café.
Sacré mois de Ramadan, notre ventre étant notre maître, lorsqu’il est creux, il ajoute à ce défaut mineur parce que provisoire d’autres tares : la cécité et la mutité.
La pire étant, l’option facultative, mais fondamentale pour certains qui la choisissent en raison de sa commodité : l’agressivité. Ventre creux est, dieu lui pardonne, grincheux et bien des jeûneurs ne sont pas à prendre avec des pincettes. Dans le rue, dans la vie active, et pire, chez soi, il est souvent préférable de mettre des gants pour s’adresser à demi-mots aux coléreux accros au « hach », la joliment nommée « hachicha » de Ramadan. Cette dénomination bucolique semble trouver son explication dans son étymologie même, puisque fleurs de caféiers et feuilles de tabac, représentations champêtres du petit nègre du matin, sont douloureusement absents, pendant trente longues matinées. L’explication se justifie elle-même dans l’imagerie ramadanesque  car, si l’on est frais et dispos malgré une vie nocturne chargée, si l’on allie gaieté et détente contre cris et hurlements d’un estomac à qui l’on fait la sourde oreille, on passe pour un original, ou un drôle de musulman. Il semblerait que pour accéder à la catégorie du bon jeûneur, la clause nécessaire et l’exigence suffisante sont, paradoxalement, de faire preuve de ramadânerie.

Sacré mois de Ramadan.

Les tripes font des vocalises, le gosier desséché préfère ne rien proférer et le nez des affamés et assoiffés est source d’envies et d’ennuis. Dans la journée, et elle est longue, les fantasmes font le tour de la table, s’arrêtant à chaque mets pour mieux le rêver et le désirer davantage.
Les sanafettes, en mal de menu, n’ont que l’embarras du choix pour mettre à exécution les 1001 kifs de 30 malheureux repas. Autour des trois mousquetaires du banquet : chorba, bricks, salade, les plats se disputent le rôle de D’Artagnan  dans les différentes combinaisons et permutations quotidiennes. Dans cette saga digne d’Alexandre Dumas, les péripéties sont tout aussi mouvementées car Ramadan, c’est aussi et avant tout le mois des invitations, fiançailles, khotbas, moussems et autres circoncisions qui sont autant d’occasions de festoyer. Desserts, en-cas, sucreries avant d’aller au lit, douceurs de dernière minute, difficile d’avoir la meilleure composition, celle dans laquelle on ne mange pas qu’avec les yeux.

Sacré mois de Ramadan, l’appel à la prière, cette heure du crépuscule qui plonge soudain la ville dans un silence religieux,  est le moment serein le plus agréable de la journée.
A l’unisson, toutes les tables se mettent avec application et tous les foyers résonnent mélodieusement du tintement régulier des couverts. Ventre plein danse mieux que robe neuve et l’après-dîner, par enchantement, éclaire les demeures et les rues, ranime les cafés allume les narguilés et donne le coup d’envoi de longues veillées, festival du bien-être retrouvé. Les rires fusent et le ventre repu de ripailles dessine les sourires, déride les mines et met la bonne humeur dans les cœurs.

Le mois sacré est là. Sacré mois de Ramadan !