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Le repas de famille, une tradition qui perdure

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Le repas de famille, une tradition qui perdure

Acte singulier de résistance dans un monde où l’individualisation envahit tous les champs de l’activité humaine, le repas de famille reste une tradition partagée par des millions de foyers. Il s’agit d’un petit miracle, quotidien ou presque, auquel nous ne faisons pas attention tant il fait partie de nous. Pourtant, bon nombre d’habitants de cette planète ne comprennent pas ce qui nous pousse à nous attabler, au moins une fois par jour, pour partager ce qu’ils considèrent comme la satisfaction d’un besoin primaire : manger… Ils se demandent quel est ce chef d’orchestre invisible qui nous ordonne de nous mettre à table tous ensemble et quasiment à la même heure. C’est que sans le savoir nous reproduisons un modèle ancestral, qui a bien plus de sens que juste celui de se nourrir. Manger ensemble, la colonne vertébrale de la famille ?…décryptage.

par Florence Pescher

Même si le repas en famille est une tradition qu’on retrouve dans bon nombre de sociétés, il est plus développé en France et dans le Bassin méditerranéen que partout ailleurs dans le monde. Les Américains, champions de la junk-food et du fast-food, nous regardent, comme de véritables ovnis. Eux, bon derniers en ce qui concerne le temps passé à table, ne comprennent pas pourquoi nous nous réunissons à heures fixes après avoir consacré un temps « démesuré » à la réalisation du repas que nous allons consommer ensemble. Idem pour les Anglais, Slovènes, Finlandais, Suédois etc. qui se nourrissent de collations réparties sur la journée sans contrainte d’horaires et de rituels, simplement pour combler la faim.

Reflet d’une organisation sociale

C’est que dans nos sociétés, le repas structure la journée en établissant des rythmes et des coupures d’abord. Il oblige à s’arrêter et souvent à se réunir. Là où les Anglo-saxons, nordiques etc. voient la nourriture comme un simple carburant et appliquent l’idée qu’il faut bien manger nous lui substituons le « il faut bien manger ». Et ce « bien », n’est pas lié forcément à ce que l’on a dans l’assiette ou à côté ; que l’on mange sur une nappe avec des couverts des mets raffinés ou du riz à la main sur une natte posée au sol, le repas mangé ensemble renvoie à une relation particulière aux aliments, empreinte des mêmes notions de partage, de convivialité, de transmission, de culture et d’identité. Nos repas sont hautement symboliques, ils parlent de qui nous sommes, de nos croyances, de nos rapports aux autres et à l’au-delà. Les repas familiaux rythment aussi l’année, ils sont présents à chaque moment important de la vie, de la naissance à la mort comme un rituel de passage. Chez nous, s’il y a des repas en dehors des fêtes, il n’y a pas de fêtes sans repas et peu importe ce qu’on y mange ou en quelles quantités. « Dans la fête musulmane de rupture du jeûne, qui clôt le ramadan, c’est le fait de manger qui donne en tant que tel le coup d’envoi de la fête, des tables les mieux garnies aux foyers les plus modestes et aux repas collectifs organisés pour les démunis. La nourriture, quelle qu’elle soit, est alors festive… », écrit Marianne Groulez. Les psys et spécialistes des questions de nutrition ont défini sept fonctions aux repas familiaux, parmi lesquelles : communiquer, à table on échange des idées, on se raconte, on se découvre, on assiste à la transmission des générations ; se reconnaître, le repas traduit notre appartenance au groupe, familial, religieux, social ; se socialiser, c’est à table dès les premiers repas que les enfants apprennent les règles du savoir-vivre (l’écoute, l’attitude, l’expression, le respect de la nourriture et des autres) ; sacraliser, la symbolique de certains aliments traduisent la vision spirituelle de la nourriture (voir « Manger le livre »), la conception même de la vie.

Une histoire de famille

Depuis le premier dîner en amoureux, la famille se construit souvent autour des repas. La mère, même si elle passe moins de temps dans la cuisine qu’autrefois, surinvestit affectivement la préparation des repas, c’est encore elle qui fait les courses et imagine donc les menus qui sont autant de scènes familiales. Que ce soit autour de plats surgelés ou de plats mitonnés, le repas familial est communiel. Il réunit la famille autour de « recettes » qui lui sont propres et affirme son identité. L’important en la matière étant d’être ensemble. Le véritable enjeu est de partager un moment de convivialité, d’échanger des mots, des idées, des rires, des émotions, des souvenirs. Même nos ados, souvent récalcitrants à l’idée de venir à table, le plébiscitent  parce que, dans nos sociétés de plus en plus virtuelles, s’asseoir avec ses proches et manger ensemble reste un acte concret. Selon un sondage TNS Sofres pour le Magazine « Psychologies », 92 % des 15-24 ans (tous âges et CSP confondues)*(3) estiment que se mettre à table en famille représente « la perspective de faire un bon repas », 86 % ajoutent que cela correspond à « un besoin de se retrouver », peut-on lire dans le Parisien. Il faut dire que le repas familial, très codifié malgré ce qu’il n’y paraît, a longtemps été éducatif et le lieu d’affirmation de la hiérarchie ou des rôles de chacun. On y apprenait à bien se tenir, à rester à sa place et à prendre la parole sous l’œil du chef de famille qui dirigeait la tribu de main de maître. Le repas était le lieu de toutes les conventions, de la transmission de règles et de valeurs communes auxquelles on devait se plier pour faire partie du groupe. Aujourd’hui, parce que les mœurs évoluent, les repas familiaux quotidiens sont moins éducatifs qu’autrefois, les codes moins rigides et la pression du clan moins forte, mais toujours présente… «Le repas est le petit théâtre des familles. Chacun montre son caractère dans le jeu de rôle qui s’institue et les tables les plus joyeuses peuvent être très cruelles pour les timides qui se sentent écrasés… » confirme Jean-Claude Kaufmann, dans « Casseroles, amour et crises » (Armand Colin, 2005). Qui observe aussi que ce rituel en pleine mutation est un excellent révélateur de l’état de la famille. C’est sur cette « cène » que s’effectue la prise de conscience des liens familiaux ou de leurs relâchements avec la conversation dans le rôle principal. Une conversation qui peut tourner à l’interrogatoire ou au pugilat. Car c’est aussi là qu’éclate bon nombre de conflits familiaux liés « à des sujets qui fâchent ». En quelque sorte, c’est le moment où jamais « où tous se mettent à table ». Comme si une étrange alchimie faisait que de l’intimité partagée, de la nourriture communément ingérée, ressortaient tous les secrets, les vieilles rancœurs enfouies. Intimité car on se retrouve alors les uns face aux autres, avec une obligation de parole qui peut être violente, de plus en plus remplacée par l’observation d’un palliatif : la télévision. Heureusement, si on a pu craindre il y a quelques années que le repas familial disparaisse au profit de comportements alimentaires individualistes qui mettaient en péril les structures nucléaires de notre société, il n’en est rien. Tous les fast-foods du monde n’ont pas réussi à venir à bout de nos retrouvailles, de nos engueulades, de nos éclats de rire autour du repas. On continue encore et encore, et de plus en plus, à se retrouver autour de la table pour refaire le monde, pour se dire qu’on s’aime, qu’on est heureux d’être ensemble parce que partager un repas avec les siens est un moment de pur bonheur.