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Sihem Bensedrine, 60 ans, journaliste et fondatrice de Radio Kalima Le roseau militant

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Sihem Bensedrine, 60 ans, journaliste et fondatrice de Radio Kalima Le roseau militant

« Livret Santé » rend hommage à celles qui, 23 ans durant, ont lutté contre un régime despote qui leur en a fait voir de toutes les couleurs. Chaque mois, l’une d’entre elles nous fera part de son témoignage à propos des affres qu’elle a subies. Elle apportera aussi son regard sur le futur de notre Tunise qui se reconstruit. Elles l’ont bien mérité. Ecoutons-les, enfin…

par Florence Pescher

La vie de militante de Sihem Bensedrine est si riche et si dense, qu’une journée entière ne suffirait pas à en faire le tour… Sihem est née dans une famille déjà engagée contre le colonialisme français et la politique de Bourguiba, elle a baigné dans un milieu où « le fait politique était un sujet discuté quotidiennement ».

La voilà étudiante en France en plein mouvement de 1968, elle s’enrichit alors avec une vie politique emplie de contestations diverses… Bien sûr, elle a milité avec les mouvements étudiants pour différentes causes comme la Palestine, entre autres, mais au bout de quelque temps, Sihem a eu envie de faire quelque chose pour la Tunisie. Elle s’investit alors au sein de la première formation de gauche tunisienne qui contestait la politique de Bourguiba,«

      Une partie de la presse écrite s’est alors déchaînée contre Sihem

El Ammel Ettounsi ». Cela se traduisait par une participation active aux manifestations, à l’organisation de mouvements de grèves de travailleurs tunisiens, par des occupations du consulat et par les premiers mouvements de défense des travailleurs sans papiers. Toutes ces actions ont été fortement été réprimées par Bourguiba, se soldant déjà par des emprisonnements et des séances de torture…

Sihem est rentrée en Tunisie fin 1978, en pleine crise du gouvernement aux prises avec l’UGTT et ce fut pour elle une chance, car, la police politique avait fort à faire avec la révolte syndicale. Elle a donc « juste » été interrogée à son arrivée. C’est là qu’elle commence une nouvelle carrière de journaliste au sein de journaux indépendants, notamment « Le Phare », lequel donnait la parole à toutes les tendances confondues, avec un lectorat plutôt jeune. Même si régulièrement on les empêchait de travailler, car il y avait souvent des prises de paroles très critiques, il s’agissait de bloquer la sortie d’un numéro mais sans plus. Le travail reprenait dès le numéro suivant.

En novembre 1987, Ben Ali est élu et dès le début 1988, il fait un procès aux journaux indépendants jusqu’à éliminer complètement en 1990 tous les journaux de l’opposition, à l’exception des « bons élèves ». Une partie de la presse écrite s’est alorsdéchaînée contre Sihem, cible de campagnes de dénigrement et victime de calomnies, lorsqu’entre 1985 et 1990, elle prend la tête de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme. Cette même année, elle réagit à l’arrestation massive de milliers de personnes, hommes, femmes, enfants opérée à l’encontre des islamistes. Même si la menace islamiste était réelle, toutes les personnes appréhendées n’étaient pas des intégristes. Il y eut des tortures, des morts sous la torture… 34 personnes ont été tuées de la sorte, preuves à l’appui. Sihem dénonce et la répression s’accentue. Sa maison d’édition est coulée… Les autorités la font chanter pour obtenir qu’elle démissionne. Elle résiste et l’opération de dénigrement continue. Certains médias la traitent sans cesse de « pute », de dépravée qui s’adonne aux plaisirs de l’alcool, etc. Un montage photo pornographique avec son visage est distribué aux journalistes, aux avocats, aux hommes politiques… Aucune suite ne fut donnée à la plainte qu’elle avait déposée.En 1992, le régime dissout la Ligue pour éloigner définitivement Sihem et son équipe qui, épuisés par une lutte incessante et les pressions, ont finalement jeté l’éponge. Qu’on ne s’y trompe pas, tempête-t-elle aujourd’hui, « de 1992 à 1998, la Ligue des Droits de l’Homme ne dénonçait plus rien. Elle était là, comme les partis d’opposition, juste comme un faire-valoir la façade d’un Ben Ali qui passe par un démocrate aux yeux de la communauté internationale. » Mais pendant toute cette période, Sihem s’est exprimée avec d’autres femmes à travers des prises de paroles et des pétitions. Elles sont toutes été arrêtées avec des mises en scène destinées à les humilier et à les terroriser. En 1998, elle crée avec 35 militants, le Conseil National pour les Libertés afin de

En 1992, le régime dissout la ligue pour éloigner définitivement Sihem et son équipe qui, épuisés par une lutte incessante et les pressions, ont finalement jeté l’éponge

dénoncer la repression en Tunisie. L’association résiste malgré l’absence d’autorisation légale pour laquelle ils n’hésitent pas à porter plainte à la Cour européenne des droits de l’Homme. Les autorités encerclent le local en permanence. L’entourage de la militante, ses enfants et même leurs amis, sont harcelés. Ils sont interpellés, battus parfois, pour isoler complètement Sihem et sa famille. Son téléphone est régulièrement coupé, l’Internet aussi, leurs voitures volées… La famille, heureusement très soudée, a été aussi atteinte par des privations diverses. Son mari, militant lui aussi, est placé en résidence surveillée, empêché de se rendre sur son exploitation agricole. Le couple se trouve sans aucune ressource pendant plus de six ans. Sihem essaye vainement de monter une nouvelle maison d’édition. Lorsqu’elle se présente à un entretien d’embauche et qu’elle est recrutée, le lendemain… on s’excuse de ne pouvoir la recevoir. Tout leur est interdit… travailler, se déplacer et même voyager (leurs passeports sont confisqués). Mais cela va plus loin encore: ceux qui les épient jettent leurs canettes de bière et leur détritus par leurs fenêtres et, dit elle d’une voix étranglée tant le souvenir de ces moments difficiles semble douloureux, « entreprennent la guerre des odeurs »…

Chaque matin, ils placent juste devant la porte de leur appartement des sacs remplis d’entrailles d’animaux pourries, en décomposition, grouillantes de vers. La police politique sectionne régulièrement les câbles de freins de la voiture de Sihem. Sa notoriété internationale empêche toutefois les sbires de Ben Ali de commettre l’irréparable. « Ce n’était pas un régime qui exécutait, analyse-t-elle, comme d’autres ont pu le faire, mais qui tuait à petit feu. » Bien sûr, elle est battue et torturée à plusieurs reprises mais chaque fois les ONG internationales se mobilisent, les empêchant d’agir en toute impunité. En 2001, elle est privée de liberté pendant deux mois à cause d’un discours prononcé en France. Elle sera relâchée sans procès. En 2000, Sihem fonde « Kalima », un site d’informations en ligne.

En 2003, elle reçoit une bourse d’écriture pour aller en Allemagne pendant un an. Malgré tout, Sihem revenait régulièrement. Chaque fois qu’ils arrivaient à l’aéroport, elle et son mari étaient battus, tous leurs documents saisis, leurs ordinateurs portables arrachés par la force et volés… Dans sa lutte pour sauver son outil de travail, Sihem a eu plusieurs fois les poignets fracturés. Radio Kalima va suivre. Créée en 2008, elle voit débarquer en force plus de 200 policiers venus assiéger le local. Pendant trois jours, ils en bloquent l’accès, empêchant toute sortie. Puis, ils saisissent le matériel, jusqu’aux rames de papier et stylos, et arrêtent les journalistes. Mais la radio, retransmise par satellite, continue d’émettre de l’étranger… En 2009, le ministère de l’intérieur renforce la présence policière et la pression : « Dès que je sortais de chez moi, j’étais encerclée par un groupe de 8 à 10 policiers en civil qui décidaient de la direction que

L’association a existé malgré l’absence d’autorisation légale pour laquelle ils n’ont pas hésité à porter plainte jusqu’à la cour européenne des droits de l’Homme

j’allais prendre! Même quand il s’agissait de visites aux membres de ma famille… » Une nouvelle campagne d’insultes et de dénigrement la qualifie d’espionne sioniste, d’agent du Mossad. Une menace d’être mentionnée sur la liste noire du Hamas est accompagnée par des menaces de mort qui ne lui laisse pas d’autre choix que l’exil. Une exécution pourrait être maquillée en crime politique. Elle ne rentrera en Tunisie que le 14 janvier dernier, un jour de joie et de délivrance. Cependant, elle est encore surveillée et son téléphone sur écoute… elle en a fait part à certains membres de la nouvelle équipe gouvernementale. Malgré ces terribles épreuves, Sihem n’a jamais songé à baisser les bras et à abandonner le combat. Plus déterminée que jamais, et bien qu’elle ait eu peur à maintes reprises pour ses enfants et ses proches, elle a résisté aussi car elle n’avait pas le choix: « Ceux qui étaient arrêtés, étaient punis de plus belle, complètement écrasés dans l’anonymat. Les pires sévices s’abattaient sur eux sans qu’ils puissent quoi que ce soit faire puisqu’ils n’étaient plus médiatisés ».Aujourd’hui, l’un de ses combats est d’obtexnir une place sur la bande FM pour Radio Kalima qui émet, toujours sur Internet, mais depuis des locaux flambants neufs.■