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Soirées ramadanesques et gargantuesques

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Soirées ramadanesques et gargantuesques

Tout le monde le sait : le mois de ramadan est sensé être une période de purification sur les plans spirituel et physique.

par Jaouida Ben Aouali

L’on comprend par là que, sans mener une vie d’ascète, il faut se consacrer à la pensée religieuse, se rapprocher spirituellement de Dieu, faire preuve de générosité et de partage envers les plus démunis et consommer sans excès, à la fois par humilité et comme opération détox pour l’organisme.

Ça, c’est dans la théorie mais est-ce ainsi dans la pratique ? Difficile de répondre par l’affirmative quand on fait le constat de ce qu’il en est dans la réalité.

Quelques jours, voire deux semaines, avant l’arrivée du mois saint, une sorte de frénésie s’empare de nos concitoyens et autant les rayons des grandes surfaces que les étals des marchés sont pris d’assaut par crainte de manquer d’un ingrédient utile à la multitude de recettes culinaires que l’on projette de réaliser. La période de jeûne n’a pas encore commencé que les esprits se focalisent non pas sur son aspect spirituel mais sur le persil, les œufs, le lait, les feuilles de brick, etc.

Avoir les yeux plus gros que le ventre…

Ramadan est là et, par conviction religieuse, mimétisme, volonté de maigrir ou pour une cure détox, l’on se plie à l’un des cinq piliers de l’islam, on jeûne.

Dès le lever, on commence la journée avec cette fameuse frustration gastrique qu’est la faim, qui va crescendo à mesure que les heures passent. Si le petit déjeuner peut aisément passer à la trappe, surtout si l’on a consommé un repas avant le premier appel à la prière matinale, le déjeuner, quant à lui, ne se laisse pas facilement oublier. La sensation de faim commence à se faire plus précise, à tarauder le ventre en premier lieu, puis l’esprit, pour culminer en milieu d’après-midi au point que l’on ne pense plus que nourriture et que l’on échafaude mille et un menus pour le repas de la rupture du jeûne. Durant ce mois, le budget consacré par les ménages tunisiens à la nourriture augmente, passant de 30 à 50 %. Ainsi, selon des statistiques de l’Institut national de la consommation (INC), effectuées par comparaison entre la consommation moyenne annuelle et celle du mois de ramadan de l’année passée, l’absorption de sucre et dérivés atteint un pic de 60 %. Celle des œufs passe d’environ 14 par personne et par mois à 36. On mange aussi plus de viande ovine, avec une augmentation de 24 %. Les 80 % de la consommation annuelle de briks ont lieu durant ramadan… Sans tomber dans une énumération fastidieuse, il en va de même pour toutes sortes d’aliments.

Les journées sans manger étant longues en saison estivale et l’appétit torturant de plus belle, c’est entre les courses et la cuisine que l’on fait passer le temps jusqu’à l’instant tant attendu où l’on porte le premier verre d’eau à ses lèvres, ce coup d’envoi d’un dîner articulé autour de la fameuse entrée sous forme liquide, suivie d’une multitude de plats tous plus appétissants les uns que les autres, pour clôturer, au-delà du rassasiement, par un dessert et ce, sans compter une soirée rythmée par les douceurs jusqu’au moment du point du jour qui marque le début d’une nouvelle journée de diète.

Mais ce festival culinaire, cette orgie, est-ce bien raisonnable ? Est-il possible, suite à près de dix-sept heures de carême, de manger autant ? D’ingurgiter potages, salades, ragoûts, sauces et autres mets disposés goulûment sur une table qui croule sous le poids des aliments ?

… C’est grossir à vue d’œil

Il est bien évident qu’une personne normalement constituée, et selon tout bon sens, ne peut venir à bout d’un repas plus astronomique que gastronomique. Toujours est-il que de la rupture du jeûne à l’heure où l’on doit cesser de manger, point de repos pour l’estomac : c’est un défilé constant de victuailles rimant avec déséquilibre alimentaire. Celui-ci se traduit le plus souvent par un excès d’aliments riches en lipides, en protéines et en sucres rapides et pauvres en vitamines et fibres (légumes et fruits frais). La destructuration des repas et le grignotage tout au long de la soirée sont les grands responsables de ce déséquilibre aux conséquences catastrophiques sur la santé. Il est en effet à l’origine de la prise de poids, de la survenue d’une maladie cardiovasculaire, de certains cancers, de l’hypertension artérielle, du diabète et des dyslipidémies ou troubles du taux de lipides sanguins.

Alors croire que jeûner permet de perdre du poids, consommer de cette façon durant la nuit ne mène en aucun cas à l’amaigrissement, bien au contraire. Se prendre en main, prendre en charge la modification de nos comportements en évitant au maximum l’achat du superflu, et ainsi apprendre à jouer avec nos frustrations, est la clé d’un sain mois saint. C’est aussi sa véritable vocation, à savoir l’équilibre moral et physique. En règle générale, la modération est le secret d’une vie saine. A noter qu’outre l’aspect quantitatif, la valeur qualitative des repas pose un grand problème pendant ramadan, notamment la consommation d’aliments frits et gras difficiles à digérer et qui, par conséquent, favorisent les ballonnements et les dyspepsies.

Une surconsommation anti-ramadan

La surconsommation est tout simplement l’action d’acheter des biens et de les consommer de manière excessive. Les biens périssables, objets de notre propos, sont achetés en grand nombre, au-delà du volume nécessaire aux besoins normaux, générant un fort taux de gaspillage. L’INC relève, durant ramadan, un engouement particulier pour la baguette et les pains spéciaux dont l’achat augmente de 35 %, avec un gaspillage qui engendre une perte quotidienne estimée à plus de 300 milles dinars pour la caisse de compensation et pour le budget de l’Etat. Cet organisme signale en outre que le gaspillage alimentaire est alors estimé au tiers de ce qui est acheté, conservé, cuit et consommé en Tunisie. La surconsommation représente donc un coût énorme pour le citoyen qui dépense bien plus qu’il ne le devrait et n’hésite pas à s’endetter pour consommer davantage. Sans oublier que la demande dépasse l’offre, impactant les prix des produits alimentaires qui montent en flèche.

La surconsommation a un impact direct sur l’environnement, que ce soit par l’épuisement des ressources naturelles ou par la production massive des pollutions et des déchets. Sans remettre en question l’amélioration de la qualité de vie, il est de plus en plus urgent de nous interroger sur nos actes d’achat et de trouver de nouveau modes de consommation répondant à nos besoins tout en ayant un impact plus limité sur la nature. Le plus grave réside dans le fait qu’au-delà d’un certain seuil, la surconsommation est un facteur de surexploitation de ressources naturelles pas, peu, difficilement, dangereusement ou lentement renouvelables.

Sur le plan religieux et à travers le Coran et la tradition prophétique, le croyant ne cesse d’être appelé à la quête de l’excellence morale et spirituelle, à la maîtrise de l’ego et la recherche de la juste mesure en toute circonstance. La consommation demeure au centre de cette préoccupation puisqu’elle reflète notre nature profonde mais aussi, et surtout, notre conscience de Dieu, de nous-mêmes et de notre environnement. L’acte de consommer n’est donc pas relégué au rang de simple réflexe quotidien et/ou biologique mais peut, et doit, devenir un acte de conscience, de résistance et de foi.

« Et mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès. Dieu n’aime pas ceux qui commettent des excès » (Coran, VII/31).
Si ce verset souligne explicitement la nécessité de se détourner de toute démesure, il est plus difficile de le mettre en pratique dans une société moderne orientée vers un matérialisme qui ne tolère aucune limite. L’hédonisme ambiant pousse à la consommation irréfléchie tout en incitant à croire que le plaisir réside dans le fait de consommer ce qui n’est pas nécessaire. Il devient alors difficile de résister aux nouveautés, d’autant que la publicité stimule la convoitise chez l’acheteur compulsif et l’insatiabilité. Il est cependant nécessaire, voire primordial, d’apprendre à lutter contre son instinct d’acquisition, celui qui pousse à consommer toujours davantage au-delà de tout besoin raisonnable et réel.

Il faut :

• Limiter le gaspillage.
Dans le Coran le gaspillage est fustigé, quelles que soient son échelle et la forme qu’il prend. Un nombre incalculable d’actes du quotidien peuvent donc être concernés par cette mise en garde, tel que le rapport à la nourriture (ne pas s’empresser de jeter dès lors que le produit atteint sa date de péremption, de nombreux produits sont consommables des mois après date limite supposée), celui avec l’eau (lors de la toilette ou du nettoyage de la vaisselle) ou l’électricité, utilisées à outrance et parfois même inutilement.

• Purifier la consommation par le don et la charité.

La consommation peut devenir un acte de foi et de générosité si l’argent dépensé est investi dans les bonnes œuvres, utiles et durables, comme l’aumône et la bienfaisance. « L’aumône efface l’erreur comme l’eau éteint le feu », disait le Prophète.

• Fuir le superflu.
Si l’islam n’incite pas à la pauvreté et à l’extrême dénuement, il cultive toutefois chez le fidèle un certain détachement du bas-monde, ainsi que le rejet pur et simple de la thésaurisation et la cupidité. En approfondissant sa relation à Dieu, le fidèle devient chaque jour plus conscient qu’il n’est que de passage en ce monde et apprend alors à se contenter du strict nécessaire en évitant les acquisitions ou dépenses inutiles.