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Toi aussi Brutus…

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Toi aussi Brutus…

Triste est le temps qui ne nous embellit pas aux yeux de notre solitude. Chacun se découvre un jour ou l’autre pris au dépourvu par ses propres attentes, sans cesse flouées par le raz de marrée incessant du quotidien. Pauvres que nous sommes alors, nous qui croyions dur comme fer à la complicité de l’affection. A un moment ou le plusieurs de l’amitié semble si suggestif, si sécurisant, on se réveille à une autre réalité, celle là pressante car réelle. Le plusieurs complice n’était, en fait, qu’une illusion.

par Lotfi Ouajah

À une question posée a un célèbre auteur à propos de l’amitié, celui-ci ne trouva pas mieux que de citer une scène de sa propre vie d’adolescent. La réponse magnifique qu’il fit résume si bien la portée de ce noble sentiment : « …Nous étions du même âge. Un été, il est parti pour un camp scout mais on ne s’est pas quitté pour autant puisqu’on s’est écrit tous les jours…
Il m’a manqué terriblement. Vous ne pouvez pas imaginer ma joie le jour ou il m’a annoncé son retour le lendemain par le train. Bien entendu, j’ai été l’attendre et c’est au crépuscule qu’il est venu. On ne s’est pas dit un mot. Emus jusqu’aux larmes, on a traversé le quai de gare et c’est là qu’il a posé doucement sa main sur mon épaule. Rien que ce simple geste, m’a totalement remué. Jamais depuis, je n’ai éprouvé pareil sentiment. Maintenant que j’avance dans ma quatre vingtième année, je garde intacte cette émotion.
Croyez-moi, je sens toujours la main de mon ami sur mon épaule… »

Jamais personne n’a aussi particulièrement bien exprimé la réalité candide de l’amitié. Toute notre vie, nous cherchons refuge dans la présence de l’autre, croyant en faire un rempart contre l’infortune des jours et les sévices du temps. Voilà pourquoi on vit mal, tellement mal, d’en être privé ou bien, supplice extrême, d’en faire les frais. Quoi de plus triste en effet que d’être trahi ? Qui de nous se porterait-il bien quand celui là même qu’on a aimé, vénéré ou tant attendu ne trouve pas mieux que de nous fausser compagnie alors que l’on s’y attendait le moins. D’ailleurs, cela arrive toujours au moment où l’on s’y attend le moins… Combien la vie est triste alors pour nous qui y avons cru et pensé que jamais cela ne nous arriverait parce que cela n’arrive qu’aux autres. Non, cette fois c’est nous, toi, lui, moi, qui faisons les frais de cette triste dérive. On n’en sort jamais indemne et au lieu d’une douce main sur l’épaule, on vivra avec le souvenir d’un coup de poignard dans le dos. Ces situations de désertion affective ne sont exclusives en rien. Chacun porte sur lui les cicatrices d’une trahison, soit de l’être aimé, soit de l’ami de toute une vie.

Chacun est quelque part victime d’un acte gratuit dont le souvenir amer ne le quittera plus.

On se réveille un soir avec cette angoisse à fleur de peau et ces rebelles questions.
Toujours les mêmes : pourquoi ? Qu’a-t-on fait pour mériter ce sort ingrat ? Et celui, ou celle, qui a succombé à la morbide tentation de son propre ego s’en trouve t-il bien ? Éprouve-t-il du remord ou s’en acquitte-t-il avec dédain ? Autant de questions qui prennent les couleurs capricieuses des saisons ingrates. Un proche sur lequel on a investi, à qui on fait don de soi et de ses plus belles pensées qui, sans crier gare, sans raison manifeste, choisit de « quitter la table » de la proximité, comme on dit. Voilà la plus cruelle des infortunes. Et toutes ces années passées ensembles, ces projets de routes en commun qu’on a ardemment voulu faire et les mots du cœur que l’on s’était dit à voix basse pour encenser la chance d’être ensemble ? Ce n’était que des balivernes, des presque riens et des ratés ?

Dans le cercle privé des relations, il arrive souvent que certains succombent à la toute première tentation de « flamber » l’ami ou l’être aimé par simple calcul pragmatique. Un calcul plat, stupide et à l’odeur putride. C’est soit pour gagner plus, être mieux ou, plus obscène, changer de partenaire ?

C’est pour lui ou elle, une bien triste victoire qui s’éteindra comme un feu de paille, à l’image même de celui ou de celle qui en a été à l’origine. La vie, le temps surtout se chargeront du reste.

On se découvre alors en reste avec ses propres désillusions. Cela nous arrive souvent et cela continuera au gré de la malchance, de l’ingratitude et de la trahison la plus plate. Et c’est désabusé, seul sur le quai de la gare de la morosité que l’on se rend à l’évidence que cela est devenu la rançon de l’émotion et de la confiance sans calcul. Le dilemme se résume de la sorte : un jour, la vie t’offre le cadeau d’une rencontre. Tu te construis un ciel que tu meubles d’étoiles à la couleur des yeux de l’autre. La poésie fait miraculeusement son entrée dans ta vie et tu savoures le précieux temps de l’ensemble, enchaînant, candide, projet sur projet, rêve sur rêve. Tu découvres la vie comme un enfant. L’autre, celui pour qui tu voyages, te tend la main pour mieux t’accompagner. Durant des années, ton ciel devient serein…

Et puis, un jour ton ciel se déchire et les jours gaspillés s’écroulent à tes pieds. L’autre t’a pris le meilleur et t’a planté, seul sur le quai. Du coup, il n’y a plus de rêve d’enfant ni de projet. Tu restes seul au crépuscule de toi et à l’aube de sa trahison. A ce moment là, en cet unique moment, tu découvres que tu n’es pas un enfant, seulement une fibre d’illusion

Sisyphe te reprend la main…

Comment illustrer cela ? Peut être par ce fait triste qui résume douloureusement le sentiment d’être trahi parfois par celui ou celle que l’on n’imaginait pas en être capable. César, avant de passer la vie à trépas, poignardé à bout portant, jette un regard désabusé à son assassin, Brutus, et lui lance d’une voix à peine audible : « Toi aussi, mon fils… »

Le plus cruel des dilemmes réside dans ce qu’il est presque une chose courante de nos jours.