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Tombé pour ELLE

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Tombé pour ELLE
par Héla Msellati

Jamais « Encre rouge » n’aura aussi bien porté son nom. Cette couleur, certainement la plus fascinante et ambiguë, qualifie cette chronique, jouant sur les paradoxes, animant les sentiments dans toute leur contradiction, brassant dans leur tumulte les extrêmes les plus exacerbés : l’amour, le courage, le danger, l’ardeur …

C’est la couleur du drapeau de la Tunisie libre et indépendante.

Energique, pénétrante, chaleureuse mais aussi et d’une certaine manière rassurante et enveloppante, de toutes les couleurs du prisme, elle remue les passions, qu’elles soient positives ou négatives. Elle s’associe de façon inhérente à la colère, au sang, à l’enfer. « La révolution est un drame passionnel » écrivait Mao Tsé Toung dans son Livre, rouge précisément. Les Tunisiens mesurent, au quotidien, ces derniers mois, la pertinence et l’actualité de ces propos. Ce drame aux actes multiples, le pays en vit les interminables épisodes, les scènes sordides, les rebondissements horribles et des péripéties, devenues maintenant sanguinaires.

Au matin froid de février 2013, dans le berceau de la « Révolution du Jasmin », devenue « Hiver arabe », la Tunisie somnolente dans sa longue mutation postrévolutionnaire, se réveille sous l’effet d’un coup de théâtre. Un actant, figure emblématique de l’opposition laïque tunisienne, Chokri Belaïd, tombe sous le coup de balles tirées à bout portant, devant son domicile. L’avocat médiatique et populaire, dont le franc-parler et la voix rugueuse ne ménageaient pas ses critiques contre le parti au pouvoir, s’est tu, par la force des baïonnettes. « Je suis de la race des guerriers. Ils peuvent me tuer mais ils ne me feront jamais taire. Je préfère mourir pour mes idées que de lassitude ou de vieillesse.» proclamait-il, quelques jours
avant. Sa préférence a été entendue, faisant perdre à son pays «une de ses voix les plus courageuses et les plus libres».

La classe politique tunisienne et la Tunisie tout entière sont secouées par une onde de choc sans précédent depuis le 14 janvier, lorsque le geste suicidaire d’un chômeur, anonyme alors, restituait aux Tunisiens le droit de se révolter, fondant dans son inconséquence, une conscience politique et une solidarité nationale, étouffées jusque-là, et donnant ainsi naissance, à une revendication de liberté, fondement même de l’humain.

Chokri Belaïd était l’un de ces démocrates qui se battent pour cette valeur universelle. Sans peur et sans reproche, ce défenseur de La liberté est tombé pour elle, il n’avait d’yeux que pour elle, la liberté de penser, des idées, celle de tout citoyen digne. A laquelle il faudrait ajouter ses dérivées et corollaires : la démocratie, la souveraineté, la dignité de la Tunisie, toutes de genre féminin et de nature féministe, celles-là mêmes qui ont animé l’esprit de la révolution de janvier 2011.

Dans ce sursaut général contre l’assassinat politique, pour la première fois, depuis la révolution, l’avenue Habib Bourguiba, du nom du père fondateur d’une Tunisie indépendante, se remplissait spontanément de monde, dans un vaste mouvement de conscience citoyenne, sans appel au rassemblement, sans étendards de partis politiques, ni drapeaux noirs… Le peuple pour lequel il était tombé se soulevait pour lui. Une foule de simples Tunisiens qui aiment leur pays avec son drapeau rouge et blanc….exactement comme en ce jour de janvier qui avait fait basculer la tyrannie. Une foule dense qui suivait l’ambulance transportant la dépouille du défunt et que seuls les gaz lacrymogènes lancés à bout portant (dont notre photographe, en pleine poitrine), par les sbires d’un régime que sur les réseaux sociaux quelques manifestants pacifiques n’ont pas hésité à qualifier d’« islanaziste», celui qui gaze même les morts, ont réussi à disperser. Encore une fois, la Tunisie faisait la une de l’actualité internationale.

Le martyr est tombé mais la révolution a démontré sa vitalité, c’est une écorchée vive, certes, mais difficile à assassiner, prouvant à la face du monde que ni l’intimidation, ni la violence politique, ni aucune attaque contre le processus démocratique n’aura voix au pays du Printemps arabe. Celui qui tue n’est pas le plus fort et les plus sages nous rappellent que la violence est le refuge de l’incompétence. La sauvagerie a frappé, elle ne triomphera pas, n’étant en rien conforme ni à l’image de la Tunisie dont Bourguiba a su poser les fondements : moderne et libérale, encore moins à son glorieux passé. Autant de valeurs sous menace. En tombant sous les balles, Chokri Belaïd a donné un coup de fouet à la situation politique, en recadrant les prérogatives de la révolution que ne peuvent arrêter ni les manœuvres d’arrivistes avides de sièges, ni le terrorisme cagoulé de la lâcheté. La force évidente et tranquille de l’Histoire et la résistance opiniâtre des Tunisiens feront le reste.

Unie derrière l’ambulance, drapée du rouge du drapeau tunisien, qui traverse l’avenue, transportant un mythe, dans l’adversité, la Tunisie s’est réconciliée avec elle-même. Dans le cortège d’images, celle poignante et combien symbolique de sa veuve, celle-là même qui a sillonné le monde, via les réseaux sociaux. « Si aujourd’hui la Tunisie avait un visage ce serait celui de cette dame, grande dans sa douleur, digne dans sa souffrance, fière dans son combat. »