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Toutes voiles dehors

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Toutes voiles dehors

Un panel mixte de 21 143 personnes répondait, récemment, à un sondage réalisé par des chercheurs de l’Institut pour la Recherche Sociale de l’Université du Michigan, enquête dont la question était de savoir si la femme devait être voilée ou non, en public.

par Héla Msellati

L’étude a été effectuée dans sept pays à majorité musulmane : l’Arabie Saoudite, l’Égypte, l’Irak, le Liban, le Pakistan et la Tunisie. La première conclusion qui ressort de ce sondage est que le « hijab », voile couvrant la tête, cheveux et oreilles compris, est majoritairement recommandé. La seconde émane de la sagesse des nations, les extrêmes y étant repoussés : le « niqab » n’est même pas plébiscité par les Saoudiens, lui préférant la « burqa » traditionnelle, et seul le Liban penche pour la femme à tête nue, à seulement 49 %. Nous concernant, 56 % des sondés sont pour le libre choix de la Tunisienne de sa tenue vestimentaire. Un pourcentage qui voile la face aux plus réactionnaires.

Le voile dans l’histoire tunisienne

Dans les premières années de la jeune Tunisie indépendante, Bourguiba ôtait le « sefsari », en public, à des Tunisiennes intimidées, certes, mais consentantes, voire ravies. Le geste symbolique avait alors fait scandale, pas uniquement pour nos grands-mères qui ne réalisaient pas trop l’engrenage  libertaire dans lequel elles s’engageaient, entraînant, toutes voiles dehors, leur féminine descendance. Sur la scène du monde arabe et musulman,  l’aura bourguibienne les veillait, tout en leur  attirant convoitises et  jalousies. En cheveux, la Tunisienne le restera, jusqu’aux années 70, lorsqu’une universitaire, philosophe de formation et de la bonne société tunisoise, Hind Chelbi, décide d’arborer un voile blanc qui fit alors autant de remous que l’abandon de son prédécesseur. Ce voile blanc de la première génération, controversé à l’heure de l’émancipation de la Tunisienne, timidement suivi, avait alors été assimilé aux ordres religieux, venus d’autres croyances.

Appelant à revêtir les habits traditionnels, Ben Ali, lui, se prononcera contre le voile « d’inspiration sectaire importée de l’extérieur » afin de contrer l’islamisme, justifiant ses inquiétudes par l’augmentation substantielle de femmes se couvrant la tête et l’application du décret 108 de 1981, interdira son port dans les établissements administratifs, universitaires ou scolaires.

La chasse à l’ « habit sectaire » de Ben Ali, qui voulait un  « islam modéré », prendra fin en 2011. Sa longue prohibition encouragea son retour, en grandes pompes, dans l’espace public et sur la scène médiatique. Le gouvernement de transition autorisera même aux femmes de garder leur voile, pour les photos destinées aux cartes d’identité, pratique jusqu’alors interdite, par Ben Ali et depuis 1993.

C’est aussi sous le même gouvernement de transition que sera importé le voile intégral, que l’affaire de l’étudiante niqabée de la Faculté de la Manouba  a longuement médiatisé, divisant l’opinion publique en défenseurs de l’application stricte de la chariâa, si chère à Ennahdha, parents et alliés, et en laïcs craignant une «islamisation brutale», voire agressive. Cette islamisation « criante », selon certains,  s’est infiltrée dans les maisons grâce au petit écran, par le biais des chaînes satellitaires des pays de la Péninsule ou du Golfe. Certaines diffusent ainsi un islam en noir et blanc, autoritaire et rigide. D’autres, plus édulcorées,  offrent un islam joli et coloré, émouvant quand on le regarde, troublant quand on l’écoute, manichéen comme un conte des Mille et une nuits.  Sur cet islam, des femmes, en majorité, ont façonné  un  mode de vie venu d’ailleurs et une forme de pensée qui relève du peplum, davantage que de la réalité.

Elles ont ainsi bricolé un voile très fashion, obéissant à toutes les tendances de mode et au gré de l’air du temps. Le bandage blanc, serré aux épingles à nourrice désormais en voie d’extinction, cède élégamment la place, non à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais à toutes celles du cercle chromatique, avec une évidente préférence pour les plus racoleuses. Celui dont l’objectif initial était de dissimuler, en toute discrétion, l’attribut  féminin par excellence : la chevelure, est désormais appelé à d’autres fonctions, qu’il assure besogneusement, du reste, celles de focaliser toutes les attentions. Le défilé de L’ANC l’illustre parfaitement, tout en restant une inépuisable source d’inspiration. Fluo, léopard, à fleurs ou à pampilles, son commerce est florissant et son savant drapé, orné de broches et cabochons, s’enseigne dans les écoles de coiffure. S’il n’a plus d’ouïe, il reste la maquette de prouesses innovantes où la jubilation artistique atteint son apothéose en échafaudages périlleux. A voile et à vapeur, plus tout à fait orthodoxe mais flirtant avec une modernité d’un aloi douteux, le voile se cherche et comble toute sobriété. Un extrême en produisant un autre, la floraison des bâches noires de l’anonymat a engendré, par réaction, la recrudescence d’un m’as-tu-vu vestimentaire, agressif et provocateur, suscitant, à parts égales, l’envie d’effeuiller  et celle de mettre les voiles.

56 % des sondés sont pour le libre choix de la Tunisienne de sa tenue vestimentaire, c’est ce qui est retenu du sondage de ce début d’année, la période transitoire aura aussi engendré les mutations d’un habit qui ne fait pas le moine, « selon le vent, la voile. »