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Vie active : Les aléas du succès

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Vie active : Les aléas du succès

En Tunisie, la réussite professionnelle se pare souvent du costume des apparences.

On veut des privilèges, des petites choses qui vous différencient de l’employé lambda : titre, voiture etc. C’est cela la quintessence de la réussite professionnelle.
Certes, tous les pays passent par là, mais, derrière l’objet il y a une arrogance dans le travail. Pourquoi ? Parce que, ailleurs, on travaille de plus en plus par projet, de manière horizontale, et avec des collaborateurs.
En Tunisie, on s’attache à la verticalité des choses. Le supérieur a des subordonnés, des exécutants. Il faut gravir les échelons un à un pour avoir droit au chapitre. Celui qui a sué sang et eau pour atteindre la dernière marche vous le fait bien sentir. Le cadre supérieur rêve de ce mystérieux et fascinant étage de la direction avec portes massives et bureaux feutrés. Il veut intégrer le mandarinat, l’élite, devenir à son tour un cacique. Que d’efforts pour rejoindre le rang des décideurs. L’art est de ne jamais se mettre la hiérarchie sur le dos tout en exprimant de temps en temps de fortes convictions.

A part ce côté » frime » et  » avantages matériels « , quelle est la typologie de la réussite professionnelle chez nous ?

Rien de précis ! Entre l’encadrement rigoureux à l’anglo-saxonne et la créativité latine, la Tunisie fait du suivisme et vit sur un modèle de réussite obsolète. La vraie réussite professionnelle n’est pas jouer au paon, c’est former des gens autour de soi, bâtir avec eux et faire œuvre durable. Aux USA, un cadre est noté sur sa capacité à atteindre ses objectifs et à former des collaborateurs qui prennent sa place. Chez nous, le système de notation est informel et repose surtout sur une hiérarchie verticale. Le cadre réussit verticalement mais fait-il bien son travail ? Une critique ici est perçue comme une remise en cause de l’ »establishment « . Alors, certains choisissent de reproduire les schémas mentaux ambiants en calmant leurs ardeurs.

 

Construire sur le rejet des autres

 

La réussite chez nous est loin d’être un enrichissement sur le plan personnel qui conduit à l’épanouissement, mais c’est plutôt la réussite du clan, de la famille, de la clique etc. C’est le réseau. Ailleurs, si quelqu’un de compétent quitte une entreprise, c’est vécu comme un échec de management, dit Sabeur, directeur commercial.
Ici, on balance à tout va les cadres, sans chercher la raison du malaise. Dans notre culture, on a appris à obéir à des gens qu’on ne respecte pas professionnellement. Pour avoir une augmentation, une promotion, ce qui est légitime, des gens très doués sont acculés à changer de boîte.  » Un cadre méritant qui voit sa carrière bloquée parce qu’il n’a pas de relationnel se démotive ou s’applique à développer une culture de réseau, dit Leila comptable, face à un tout hiérarchique qui ne reconnaît pas leur valeur, plusieurs personnes quittent l’entreprise. Pour eux réussir c’est créer sa propre boîte et enfin être seul maître à bord « .
Résultat des courses : chez nous créer sa propre entreprise est un pis-aller et une sorte de revanche contre le salariat. Les spécialistes diraient  « cet input fragilise l’édifice car il repose sur un rejet et non sur une dynamique ».

 

Je réussis mais suis-je vraiment heureux ?

 

Cela dit, heureusement, que les grandes structures demandent des compétences avant tout, ce qui a conduit à réduire cette notion de relationnel. Mais le vrai problème chez nous reste celui des aspirations individuelles.
De nombreuses personnes sont hantées par une idée fixe qui n’est pas la leur. Réussir pour être une fierté dans la famille mais au fond sont-ils heureux ? Visiblement non ! Car ils se tuent à la tâche pour porter un costume qui n’est pas taillé pour eux. La famille pousse et ne se soucie pas du bien-être de ce fils ou de cette fille qui a peut-être d’autres rêves que l’ascension sociale fulgurante. » Le concept de la réussite professionnelle n’est pas couplé chez nous à l’épanouissement personnel, dit Hédi, agent de banque, je connais des médecins et de d’avocats qui auraient voulu être artistes et qui ont vraiment du talent, c’est des gens qui ont réussi mais ils ne sont pas heureux au fond.
« La réussite professionnelle nous contraint parfois à faire l’impasse sur nos projets de vie. »

La frange qui a compris le plus cet enjeu, c’est peut-être les cadres tunisiens qui retournent définitivement en Tunisie. Formée à l’étranger, une certaine élite tunisienne se trouve ainsi à vivre un décalage permanent. De retour au pays ils sont confrontés à de nouveaux concepts de la réussite. Ils le savent bien, eux, que le fait de se tuer à la tâche n’est pas le seul critère de réussite dans la vie. Ils ont un projet de vie où le travail a sa place mais juste sa place et pas plus à côté des loisirs et de la vie familiale. Ces nouvelles aspirations émergent peu à peu aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Mais elles concernent une minorité. Ils sont encore trop peu nombreux à jeter la pierre dans le jardin de tous les  » Iznogoud  » qui veulent devenir Calife à la place du Calife.