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Yahia Bourguiba

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Yahia Bourguiba
par Héla Msellati

« C´est dur de mourir au printemps, tu sais, mais j´pars aux fleurs la paix dans l´âme » disent les paroles du Moribond, la chanson de Jacques Brel qui chante la mort, justement. C’est dur de mourir au printemps, lorsqu’on a vécu presque centenaire et marqué de son nom son peuple et son siècle. Il s’est éclipsé, comme l’hôte dont on ne souhaitait plus tellement la présence, un vague matin d’avril, laissant  son peuple dans l’incertitude de ses dates réelles de naissance et de décès. En avril 2000, le père fondateur de la Tunisie moderne, lassé de treize années d’une réclusion injustifiée et indigne de son rang, s’éteignait en solitaire, loin des « yahia Bourguiba » des Tunisiens qui étaient sa raison d’être et des you-yous de joie des Tunisiennes, qui faisaient son bonheur. Ses obsèques, quasi anonymes,  se feront à la sauvette, frustrantes de brièveté, des funérailles d’ignoble, avec un drapeau chiffonné et des fleurs flétries,  peu d’invités étrangers et surtout en l’absence de retransmission télévisée.

La capitale française vient de lui rendre un nouvel hommage, après l’esplanade sur le quai d’Orsay, entre l’avenue Bosquet et l’avenue de la Tour Maubourg,  la première  au nom d’une personnalité tunisienne dans une rue ou une place de France, en installant son buste dans le square qui porte déjà son nom, dans le  VIIème arrondissement. L’occasion  pour le maire de Paris, de rappeler encore et célébrer à nouveau les valeurs de modernité et d’ouverture d’un homme illustre comme l’Histoire en compte peu dans le Tiers Monde et d’un  président comme il y en aura encore moins dans le monde arabe. Il aura fallu près d’un quart de siècle de dictature et une révolution avortée pour que ce peuple qui faisait sa fierté, la jeunesse qu’il avait investie du droit sacré à la connaissance, les femmes qu’il avait dotées de l’inaliénable devoir de liberté, et que la Tunisie entière retrouve la voix. Le visionnaire avait fait de l’éducation et de l’égalité hommes-femmes le fer de lance de sa lutte pour le développement, valeurs sûres dont  les Tunisiens, les femmes en particulier, mesurent enfin la véritable portée, dans ce pays où  elles bénéficient, grâce à lui,  du statut le plus moderne du monde arabe depuis 1956. Il faisait, à raison,  des femmes les hommes forts de la Tunisie.

Accusé de sénilité, il s’avère aujourd’hui que l’extrême lucidité de l’intelligence du Zaïm ne l’avait jamais lâché dans la « résidence surveillée », avant-dernière demeure  qu’il ne quitta qu’en direction du cimetière. Déchu de sa fonction suprême pour incompétence mentale, le vieil homme subit isolement et humiliations, tous visant à l’accélération de la détérioration de sa santé, tant physique que psychique.  Né pour la lutte pour les libertés, cet avocat n’en aura pas trouvé pour défendre la sienne, tous ceux qui lui devaient beaucoup, sinon tout, s’étaient tus, faisant de lui le « plus vieil interdit de liberté du monde », au terme d’une trop longue vie, marquée par un destin jalonné d’enfermements. L’arbre ne doit pas cacher la forêt, selon la sagesse des nations et les frasques de la dernière décennie du séjour de Carthage ne doit en aucun cas rendre amnésique.

Treize ans après, les Tunisiens découvrent effarés la plainte poignante d’un vieillard de 90 ans qui, dignement, réclame justice et demande à être jugé pour toute accusation qui lui serait imputée, après tant de combats au service de la nation, qui réclame à sortir et à recevoir sa famille, qui revendique le droit à la liberté, celle-là même pour laquelle il a lutté sa vie durant. Sous surveillance drastique, la requête de l’otage ne trouvera pas de suite et ne sera révélée au public qu’au jour d’aujourd’hui.

« Dans les faits récents et qui se sont passés presque sous nos yeux, le faux prend la place du vrai», les propos de Plutarque dans « Le banquet des sept sages » se révèlent plus que jamais cruels de véracité, puisant de multiples illustrations dans l’actualité trépidante de la Tunisie d’aujourd’hui.  Sur le net il n’est de jour pour  que son ombre resurgisse,  s’installant dans l’actualité avec l’aisance des immortels. Non pas le patriarche, mais l’homme au physique séduisant, celui dont le regard bleu perçant et le sourire ravageur auraient mérité une affiche  hollywoodienne, au charisme rayonnant dans la communauté internationale. Habib el jamahir.

« Je suis une fille de Bourguiba, cet homme illustre qui m’a donné LA liberté » a crié, à la face de Marzouki en visite, cette jeune tunisienne d’Allemagne, s’attirant les foudres des sbires du régime provisoire, qui n’ont d’ailleurs pas réussi à la faire taire, rappelant à la communauté internationale tout ce que la Tunisie d’aujourd’hui lui doit. On ne gomme pas l’Histoire, il est parti « aux fleurs la paix dans l´âme », semant dans son sillage les graines libertaires. Nous demeurerons, contre vents et marées, des filles de Bourguiba.ν