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Les quinquagénaires déridés

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Les quinquagénaires déridés

Non, il ne s’agit pas de parler chirurgie esthétique ici mais d’une nouvelle catégorie sociale qui fait un grand pied-de-nez aux normes établies. Depuis des siècles, les « vieux » étaient assimilés à la retenue, la pondération et la sagesse, la spontanéité et les coups de folie n’étaient plus pour eux. Or, certains, par ailleurs de plus en plus nombreux, refusent de mettre la vie entre parenthèses et continuent à croquer la leur à pleines dents…

par Jaouida Ben Aouali

Ceux-là préfèrent les chaussures de sport aux pantoufles et la chaleur humaine à celle du coin de la cheminée. Portrait de cette nouvelle génération de quinquagénaires pour laquelle la vie vaut toujours la peine d’être pleinement vécue, les « quinquados » selon le néologisme actuellement en vogue et issu de la contraction de « quinquagénaire » et « adolescent ».

Ce sont des personnes généralement nées autour des années soixante et soixante-dix, qui se situent dans une transition sociale, du déclin de l’impérialisme à la chute du mur de Berlin pour les Européens et de l’insurrection à l’indépendance pour les Nord-africains. Si les premiers sont confrontés à une pénurie d’emplois et adoptent une attitude égocentrique et cynique, les seconds se cherchent une identité entre conservatisme religieux et espoir d’une société moderne où tout est à construire et se caractérisent par un esprit de solidarité exacerbé par un sentiment national. Quoiqu’il en soit, d’un bord comme de l’autre de la Méditerranée, ce sont des gens qui recherchent les défis et le changement, qui sont plus recentrés sur leurs propres besoins et vivent dans le présent et pour le présent.

Confit de génération

Indépendamment du Botox et de la chirurgie esthétique, ne plus faire son âge est un signe des temps. Le fait est que la hausse de l’espérance de vie, en éloignant la perspective de la mort, a mécaniquement conduit à faire durer le temps de la jeunesse et de nombreux 45-55 ans… et plus comptent bien en profiter.
C’est un âge, désormais milieu de la vie et non plus le début de sa fin, où tout peut recommencer, que ce soit sur le plan professionnel ou sur le plan affectif. N’ayant connu ni chômage ni Sida, l’insouciance de ses jeunes années habite encore cette génération qui voit les choses sous un jour plus serein que les générations qui lui ont succédé. La retraite n’est plus vécue comme la fin de l’existence sociale mais comme le début d’une autre car une énergie nouvelle habite les uns et les unes qui décident de se lancer dans une nouvelle carrière, choisie cette fois, où leur épanouissement est total. Les enfants ont grandi et s’assument, les libérant des responsabilités familiales, et même s’ils deviennent des grands-parents, ils sont si bien dans leurs baskets que cela rejaillit sur leurs petits-enfants, en termes d’équilibre, grâce à la complicité qu’ils arrivent à établir avec eux du fait de la jeunesse de leur esprit.
Souvent mise entre parenthèses durant des années, la joie de vivre les habite et rayonne sur leur entourage car, se sentant libres, ils réorganisent leur vie et la façonnent autour de tout ce qui leur fait du bien : ils peuvent être consultants ou créer leur propre entreprise mais se réservent assez de temps libre pour ne pas laisser passer une occasion de voyager ou de s’amuser.
Ignorant toute contrainte et bien décidés à n’en faire qu’à leur tête, ils pensent jeunes, font moins que leur âge et s’habillent dans l’air du temps et ce, sans tomber dans le pitoyable ou le pathétique car ils ne cherchent pas à se voiler la face, ni à la relooker du reste, mais à préserver leur santé mentale et à profiter de chaque moment du temps qu’il reste sans s’inquiéter de demain, leur doctrine essentielle étant le bien-être.
Ils sont acteurs de leur vie, sont curieux de tout et leur soif d’apprendre est insatiable, ils accompagnent les changements et ne restent pas figés sur l’époque de leur jeunesse.
Ils surfent sur la vague de la modernité sans, pour autant, faire preuve d’immaturité car aimer la vie n’est pas réservé qu’aux jeunes, et quand on aime la vie, « ce long fleuve tranquille parfois semé d’embûches », on en suit le cours sans chercher à se raccrocher à un rivage familier.

La vie en couleur et en 3D

Ce n’est peut-être pas la vie en rose pour ces épicuriens sur le tard mais elle est plutôt en couleurs car ils l’appréhendent dans sa globalité, songeant qu’ombre et lumière forment un tout avec lequel il faut composer mais dans la sérénité.
Et quel meilleur exemple que celui de la femme pour qui le rapport à la ménopause a nettement changé au cours des dernières décennies ? Alors qu’auparavant celle-ci était vécue comme la fin de la séduction et de la sexualité, elle est aujourd’hui sans effet sur la renaissance du plaisir et des envies.
D’autant que vouloir changer de vie à 50 ans et vivre le démon de midi n’est plus autant mal perçu socialement qu’auparavant, fait ayant été admis pour les hommes depuis longtemps et, parité oblige, imposé par les plus indépendantes. Ces dernières, sans chirurgie ou autres rajeunissements artificiels répondant encore à un diktat masculin, ont gardé un charme authentique, exacerbé par l’assurance et le caractère volontaire, qui en attire et séduit plus d’un, souvent parmi les plus jeunes.

Hommes ou femmes, ils estiment avoir rempli leurs missions, qu’elles soient d’ordre professionnel ou familial, et avoir assez donné pour, dès lors, penser à eux-mêmes et s’intéresser à des domaines nouveaux comme l’art, les sports, parfois extrêmes pour les plus aventuriers, la découverte du monde et d’autres sociétés, etc.

Cependant, ne vous y trompez pas : ce ne sont pas des personnes qui refusent de vieillir mais les aléas de la vie n’ont pas réussi à les rendre amers ou aigris, ils ont gardé en eux la personne qu’ils étaient trente ans plus tôt et c’est là leur grande victoire, ils n’ont pas changé, ils ont plié mais pas rompu (cf. Le chêne et le roseau de Jean de La Fontaine). Ils s’organisent une vie facile, avec moins de problèmes existentiels qu’à 30 ans et tout leur paraît plus simple.
Tout les intéresse, aussi. Autant les modes vestimentaires, que la musique électronique ou les nouvelles technologies qu’ils apprennent très vite à mettre à profit. Ils ne se sentent pas dépassés et vivent, autant que les trentenaires, normalement les changements socioculturels et technologiques qui s’opèrent à grande vitesse. Ils sont au fait des derniers nés de la téléphonie mobile, jonglent avec les réseaux sociaux et autres applications et certains d’entre eux ont même intégré les dernières innovations à leur pratique professionnelle, comme les médecins avec les appareils de radiologie ou d’assistance en chirurgie, les chercheurs dans divers domaines ou les réalisateurs dans le cinéma ou le film documentaire avec la 3D.

Impossible de vous dire mon âge, il change tout le temps

Cette jolie phrase d’Alphonse Allais pourrait être prononcée par ceux, de plus en plus nombreux, sur lesquels le temps ne laisse pas les marques qui permettent de déterminer leur âge. Celui-ci ne veut-il donc plus rien dire ? En tout cas certains médecins l’affirment et le démontrent.

Ainsi, aux Etats-Unis, moult études fleurissent autour des notions d’âge réel et d’âge perçu et le Dr Frédéric Saldmann, médecin cardiologue et nutritionniste réputé en France, de dire : « Quand on fait dix ans de moins, on vit dix ans de plus ». Comprenons par là que faire plus jeune c’est être plus jeune et peu importe la date enregistrée sur notre carte d’identité car, au final, ce qui compte c’est notre âge biologique et le médecin de poursuivre : « Ce qui donne l’âge biologique d’une personne, c’est la mesure de ses télomères, petits manchons au bout de nos chromosomes, dont la taille varie au gré du temps : plus ils sont longs, plus nos chances de vivre longtemps en bonne santé sont grandes ».

A noter que le stress, le tabac, l’excès de poids et l’absence d’activité physique sont autant de facteurs qui agissent sur le raccourcissement de nos télomères mais que ces derniers peuvent rallonger si l’on améliore son hygiène de vie. Autrement dit, il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Il est donc possible « de remonter le temps sur le plan biologique, de freiner notre horloge interne en intervenant sur notre alimentation, notre rythme de vie, notre pratique physique », conclut le Dr Saldmann.

Le fait est que l’âge n’est plus borné comme avant, ses limites sont floues. Les jeunes seniors, mais également les plus âgés, ne se vivent plus comme des vieux, des dépassés et des presque-morts. Ils se comportent comme des adultes qui avancent en âge, qui font durer, ou qui retrouvent, leur jeunesse.

Et ils ont bien raison car on ne cesse pas de vivre sous prétexte que l’on est âgé, c’est justement là qu’il faut penser à soi, ayant passé un bon nombre d’années à penser aux autres, l’individualisme n’est pas nécessairement un égoïsme mais peut signifier la volonté de chacun de construire son chemin hors des sentiers battus, d’autant que, tant au niveau physique que cognitif, le vieillissement n’a plus autant d’effet que par le passé.

Il serait d’ailleurs grand temps que la société s’adapte à cette prodigieuse mutation et qu’elle l’intègre. Alors que le cap des 50 ans sonnait autrefois le glas de la jeunesse, nombreux sont ceux pour lesquels il rime aujourd’hui avec bonne santé, revenus confortables, appétits renouvelés et totale liberté… Et ce ne sont pas les « super-jeunes » qui se sont confiés qui diront le contraire !

Emna – 70 ans – Mon truc c’est « Carpe diem »

J’ai toujours fait plus jeune que mon âge… paraît-il. C’était encore plus prononcé avant. J’attribue ça à la curiosité, l’intérêt pour les autres, le mouvement. Je n’ai aucune hygiène de vie particulière, mes seules activités sportives sont la marche et le yoga et je n’ai commencé à faire attention à ma peau qu’à 40 ans. J’ai longtemps fumé, mais modérément, pris le soleil sans restrictions. Mon truc c’est « Carpe diem ». Depuis vingt-trois ans, je travaille dans la pub, j’ai commencé à un âge où d’autres pensent déjà à partir. J’ai dû faire avec, c’est aussi un sport ! Les gens qui vieillissent bien sont ceux qui ont des choses à dire et à faire.

Youssef – 48 ans – J’ai besoin de garder de l’enfance en moi

Ma grand-mère vient de fêter ses 102 ans et tout le monde fait plus jeune que son âge dans la famille. En ce qui me concerne, ça a longtemps été un handicap car je n’étais pas crédible mais à présent j’en joue, je ne dis pas toujours mon âge réel. En fait, mes 48 ans ne constituent pas l’âge que je ressens. Je crois que j’ai un peu peur de faire adulte, j’ai besoin de me laisser encore du temps, de garder de l’enfance en moi. Bien sûr, je fais tout pour cultiver ça : du sport, de l’attention pour ma peau et mon look… Je trouve en cela un jeu qui me plaît, un défi. Non, ce n’est pas du jeunisme mais l’optimisation de ce dont on dispose. C’est du respect pour soi et pour les autres.

Sarra – 64 ans – Ne pas laisser le corps partir en vrille

Qui a inventé l’âge (rire) ? Moi, je me définirais comme étant sans âge. Pour mes anniversaires, je décompte les jours où je n’étais pas chez moi, ceux où j’étais malade, de mauvaise humeur, tous les jours qui n’avaient pas lieu d’exister pour moi… Ce qui compte à mon sens, c’est d’être actuelle. D’accompagner le mouvement, les changements. Le truc, c’est de séduire sa propre personne, hors étiquettes, et de ne pas être en conflit avec soi-même. De se tenir droite et de regarder devant soi, ne pas laisser le corps partir en vrille. Et de maintenir le cap sur demain.